Lettre au témoin de ses idioties

Salut, toi!

Je prends la peine de t’écrire parce que tu m’es sympathique. Contrairement à bien des hommes, tu ne draines pas mon énergie par des propos sexistes, des remarques déplacées, des comportements machistes. Et surtout, contrairement à bien des hommes, tu n’as pas sursauté parce que je n’ai pas écrit « même si je sais que tous les hommes ne sont pas comme ça », et tu ne t’es pas senti injustement attaqué par le seul emploi d’un terme générique.

Il serait totalement ridicule de te remercier de me traiter comme un être humain, d’être une personne décente. Comme le patriarcat est encore extrêmement puissant, j’en ai presque envie. Après tout, tu vaincs tes conditionnements par le seul fait de soutenir l’égalité des genres. Tu te dis même féministe, proféministe ou encore sympathisant à la cause féministe. Vraiment, tu n’es pas le premier de mes problèmes.

Tu n’es pas non plus la solution optimale, il faut le dire. Alors, puisque tu fais partie des rares personnes qui m’écoutent – ou me lisent –, je vais me permettre de te donner quelques conseils.
PRENDS POSITION.

Avec le temps, ou plutôt avec la sueur du front d’une amie ou d’une copine qui s’est épuisée à t’éduquer, tu as appris à repérer le sexisme. Même le sexisme ordinaire. Même celui que tes amis pensent qu’on invente pour attirer l’attention (tu ne les as jamais détrompés). Je le sais parce que tu me jettes un regard compatissant quand l’autre idiot me fait des avances manifestement non désirées. Je le sais aussi parce que tu viens me parler, après le cours pendant lequel il m’a jeté des pierres, pour me dire que tu es d’accord avec moi. Quand il pollue mon mur Facebook en adoptant tous les comportements masculinistes qu’on ne connait que trop bien, tu m’écris un message privé bienveillant ou rageur. Tu le traites d’idiot. Tu le lapides. Mais en privé seulement.

Tu es le témoin de ses idioties, et de mes guerres vaines d’où je ressors toujours perdante. Et blessée. On t’a élevé à coup de destriers blancs : et si tu enfourchais ton cheval? Et si tu faisais plus qu’être témoin : si tu devenais acteur?

Tu n’as rien fait pour mériter le pouvoir que tu as reçu du seul fait de ton sexe. Ce n’est pas non plus de ta faute, même si tu en profites tous les jours. Tu aurais pu être à ma place, et moi à la tienne. Cela ne fait rien. Ce qui compte, c’est que les machistes n’écoutent pas les femmes. Ce qui compte, c’est la responsabilité qui t’incombe. Ne te défends pas de faire partie du problème : deviens la solution.

La question de savoir si le féminisme a ou non besoin des hommes est déchirante. Elle  n’est pas près d’être réglée. En attendant, je te demande d’y croire assez fort pour manger une partie des coups. Ça me fera le corps moins meurtri à la fin de la journée.

Quand tu auras terminé de lire cette lettre, tu actualiseras ta page Facebook. Sur n’importe quel tronçon de quinze actualités, il y aura une publication sexiste ou un commentaire machiste. Si tu fais partie de mes ami-e-s, les chances sont que j’aurai répondu. Clique sur « afficher d’autres commentaires ». Combien sont-ils, à me mecspliquer le harcèlement de rue? Combien sont-ils à nier la culture du viol? Combien m’ont traitée d’hystérique, de mal baisée, de femme-qui-déteste-les-hommes-et-fait-du-sexisme-inverse?

Pour une fois, ne viens pas me dire un mot gentil d’encouragement. Je n’ai pas besoin de tes encouragements. J’ai besoin de ce pouvoir qui te permet de voir un ciel sans plafond, de verre ou non, et un horizon infini. Ce pouvoir qui te permet de rêver grand et d’obtenir plus grand encore, cette crédibilité d’homme, ce respect qu’on te témoigne, mets-les au service de la cause. Ce dont j’ai besoin, c’est que tu interviennes. Tu n’aimeras pas les insultes qui pleuvront, les ennemis que tu te feras, les heures que tu perdras. Personne n’aimerait ça. Et moi non plus. Alors, buvons chacun la moitié du poison, et peut-être nous en tirerons-nous indemnes?

Il y a toutes sortes d’idiots. Il y a les aveugles pleins de bonne volonté. Envoie-leur un ou deux articles, invite-les à prendre un café. Il y a ceux qui se laisseront convaincre, pour autant que quelqu’un y mette une énergie que je n’ai plus. Il y a ceux qui ne méritent qu’un « ferme ta gueule et crisse-lui patience ! » qui ne résonnera, hélas, que s’il est tonné par ta voix d’homme. Choisis la tactique qui te plaira : elles sont toutes aussi (in)efficaces. Choisis le ton qui te chante, l’argument qui te séduit, utilises une langue ou une autre, mais DIS QUELQUE CHOSE.

Le problème, ce n’est pas seulement le violeur et le patron qui me sous-paye et le passant qui me harcèle et l’ami qui me traite de pute et le copain qui ne changera jamais une couche. Le problème, c’est aussi le témoin qui se tait.

La nature t’a donné une voix et la société une tribune. Qu’attends-tu pour t’en servir?