Cinq étapes pour parler féminisme

On ne peut pas toujours parler de féminisme – croyez-moi, je le saurais. Mais on peut – et on doit – toujours parler féminisme.

Il y a de nombreuses façons de militer pour une cause, et d’innombrables combats auxquels se livrer. On en prend et on en laisse, et c’est bien ainsi. Or, l’activisme par le langage est de ceux qu’il faut adopter. Les mots que nous employons sont nos armes les plus efficaces et nos outils de tous les instants. Ils sont le moteur de changement que nous pouvons laisser en marche le plus longtemps sans craindre de surchauffe. Parler féminisme, c’est récupérer une langue qui  nous trahit depuis des siècles pour en faire notre alliée. La langue n’est ni neutre ni aléatoire, elle est construite et modelée, et, comme toute construction, elle répond à un dessein et conduit une idéologie. Quel que soit le message que l’on veuille transmettre, le langage ruisselle sur le contenu qu’il  porte, et peut même le noyer. Notre langue, notre vocabulaire, nos tournures de phrase ne doivent donc plus être choisis sans y penser, mais être confrontés, comme tous les autres aspects de notre éducation, à une critique attentive.

Pour débuter cette remise en question, voici cinq étapes pour parler féminisme.

1)      Féminiser
De façon générale, les femmes sont moins présentes dans tous les espaces de visibilité. Elles sont moins nombreuses dans la sphère politique, moins visibles dans les médias, moins citées comme expertes, moins utilisées comme personnages, et je pourrais continuer longtemps. Cela est dû à de nombreux mécanismes patriarcaux visant à les réduire au silence et à les rendre invisibles : n’ajoutons pas notre plume à la liste de ceux-ci. Le temps de la règle « le masculin l’emporte » est révolu : faisons exister les femmes dans nos écrits.

La féminisation (ou l’écriture non sexiste) est le sujet de nombreux articles qui en font le plaidoyer ou en décrivent les techniques. Voici un bref aperçu de celles-ci.  

Évitez :
-          Le masculin « inclusif » ou « neutre » : les professionnels de la santé, le rôle du bon politicien, les droits de l’Homme
-          Les parenthèses : les étudiant(e)s
-          La fausse féminisation ou féminisation partielle : les hommes et les femmes employés dans la fonction publique, les nouveaux avocats et avocates, la ou le politicien

Choisissez :
-          La féminisation au long : les étudiants et les étudiantes, les blogueuses et les blogueurs
-          Les mots épicènes : le personnel, le lectorat (à noter cependant que les mots épicènes sont souvent masculins, et que rien ne nous empêche d’écrire « les individu-e-s », « les genTEs » ou « les nouvelles membres »)
-          Les caractères de féminisation : tou-te-s, les étudiant/e/s, les auteurs/trices, les avocat·e·s, les professeur.e.s, les professionnelLEs
-          Les formes « créatives », notamment les contractions : les lecteurices (lecteurs et lectrices), illes (ils et elles), celleux (celles et ceux)
-          Le féminin inclusif : les avocates (amusez-vous à précéder vos textes de la ô combien satisfaisante formule « le féminin est utilisé sans discrimination, dans le seul but d’alléger le texte »).

Féminiser avec ostentation
L’écriture non sexiste se popularise petit à petit, mais la langue orale est encore très peu féminisée. Pensez à féminiser au long lorsque vous vous exprimez, et ce, particulièrement lors de conférences ou de discours devant public. Une excellente façon d’étendre la féminisation à l’oral est de préférer les formes féminines « ostentatoires » (tant à l’écrit qu’à l’oral). Cette pratique permet aussi d’attirer l’attention sur le travail de féminisation et de susciter des discussions et des réflexions. Lorsque deux formes féminines sont possibles, préférez celle qui n’a pas la même sonorité que la forme masculine ou qui s’en distingue le plus. Les [parfois ridiculement violentes] réactions des personnes qui s’écriront que « c’est laid » ou que « ça n’existe pas » vous donneront l’occasion de faire un peu d’éducation populaire.  

Quelques exemples :
-          Auteur/autrice
-          Entrepreneur/entrepreneuse
-          Docteur/doctrice
-          Maire/mairesse
-          Chef/cheffe

2)      Adopter les néologismes féministes
Le féminisme est théorisé au moyen de mots-concepts clairs, précis et utiles, mais néanmoins peu connus et rarement intégrés dans les dictionnaires. Utiliser les néologismes féministes est un excellent moyen de les populariser, d’inviter vos auditeurices/lecteurices à se renseigner et de reconnaitre l’existence des réalités qu’ils désignent.  Ne vous laissez pas effrayer par les soulignés rouges que vous impose Word, dont le dictionnaire refuse d’ailleurs de nombreuses formes féminines largement acceptées. Dans 1984, de George Orwell, le Novlangue est utilisé pour restreindre la pensée en limitant les possibilités de l’exprimer. Faisons l’inverse.

Quelques exemples :
-          Lesbophobie
-          Masculinisme
-          Féminicide
-          Proféministe
-          Mecsplication (ou mansplaining)
-          Transphobie
-          (Privilège) cissexuel
-          Intersectionnalité
-          Genré

3)      Bannir les expressions et mots oppressifs
La majorité des insultes couramment utilisées sont sexistes ou participent à un autre système d’oppression. Évitez notamment les insultes qui n’existent qu’au féminin, qui ciblent les mères, qui participent au slut shaming ou qui n’ont pas la même connotation au masculin qu’au féminin. Évitez également les expressions manifestement sexistes (voir par exemple cet article de Sarah Labarre sur l’expression « comme une fille »), et, pendant qu’on y est, purgez votre vocabulaire des formules validistes, racistes, transphobes ou oppressives pour quelque groupe que ce soit (je vous préviens, la tâche n’est pas facile).

Évitez également les expressions qui responsabilisent les victimes, particulièrement « se faire violer » ou « se faire agresser » (préférez « être violée/agressée » ou « violer/agresser »)

4)      Nommez les violences et leurs auteurs
Nommer les violences est absolument essentiel à leur dénonciation et à leur prise en considération. L’utilisation d’euphémismes pour désigner et banaliser les violences machistes est une tactique masculiniste (que j’examine plus en détails dans Lefait divers de la violence conjugale) à laquelle il faut absolument éviter de participer.

Quelques exemples :
-          Ce n’est pas un drame familial, c’est un meurtre intraconjugal ou un filicide
-          Ce n’est pas un crime passionnel, c’est un meurtre
-          Ce n’est pas de la drague, c’est du harcèlement sexuel
-          Ce n’est pas du sexe non consentant, c’est un viol

Il est également important de nommer les auteurs de ces violences : prostitueur, harceleur, violeur, meurtrier. N’ayez pas peur d’utiliser des termes comme violence masculine ou domination masculine. Celleux qui vous en voudront de ne pas préciser que « ce ne sont pas tous les hommes qui…» ne sont pas vous alliéEs.

5)      Questionner vos référents
Je l’ai fait en tout début d’article : l’avez-vous remarqué? J’ai écrit que les femmes étaient moins présentes, moins nombreuses, moins visibles, moins citées… Moins que qui, au juste?
L’homme (blanc, cis, hétéro, valide…) est vu comme le référent universel, l’identité par défaut, alors que le fait d’être une femme (ou une personne racisée, trans, homo/bi/pan/asexuelle, handicapée…) est une particularité.  

Il est possible d’écrire et de parler de manière à combattre cette représentation privilégiée de la « personne » non typée. Ainsi, j’aurais pu (et dû) écrire que les femmes étaient moins présentes que les hommes, ou, mieux encore, que les hommes étaient surreprésentés. Cette dernière approche est nécessaire pour faire ressortir les privilèges et la participation des hommes au patriarcat. Si les femmes sont sous-représentées en politique, c’est que les hommes y sont surreprésentés, c’est-à-dire que leur voix est trop entendue. Dire qu’ils sont surpayés pour leur travail est également une façon d’inciter les hommes à se sentir concernés par l’équité salariale et à prendre conscience de leurs privilèges.

Toute utilisation du masculin comme référent n’est pas nécessairement à bannir, mais il vaut la peine de se questionner :
-          Pourquoi ai-je écrit « auteur/autrice » et pas l’inverse? Pourquoi les mots sont-ils placés dans le dictionnaire en ordre alphabétique de la forme masculine?
-          Pourquoi désigne-t-on les animaux par le nom des mâles? Pourquoi dit-on que la truie est la femelle du cochon et non l’inverse?
-          Pourquoi dit-on que les femmes sont plus petites, moins fortes, plus prudentes? Pourquoi dit-on qu’elles vivent plus longtemps et non que les hommes meurent plus jeunes?


Je parle français, anglais, espagnol… et féminisme. Cette dernière langue est peut-être la plus difficile à apprendre, car on ne peut le faire par immersion. Au contraire, en parlant féminisme, vous serez souvent le pion solitaire infiltré dans l’armée ennemie. Heureusement, le langage non sexiste est contagieux.

Bonne transformation!  


Vous avez aimé cet article?