Fusillade à Ottawa et empathie sélective

Hier, un caporal a été assassiné lors d’une fusillade à Ottawa. Il est sans doute inutile d’en dire plus : les réseaux sociaux ont buzzé en continu, on n’a parlé que de ça dans les journaux, les chefs de parti ont prononcé des discours, une cérémonie commémorative a été organisée… Le drapeau de McGill a même été mis en berne, d’après le message email que je viens de recevoir.

Un meurtre est toujours une tragédie. Je me questionne cependant sur la pertinence de tout ce bruit.
Bien sûr, si le bruit médiatique était proportionnel à l’importance du sujet ou au niveau de danger impliqué, on parlerait beaucoup plus de violences patriarcales et pas mal moins de cancer du sein, question santé et sécurité des femmes. Et puis, les journaux veulent vendre. Les twitteuses veulent être suivies. Les gens réagissent lorsqu’illes sont émuEs. On n’y peut rien.

Mais dites-moi : qu’est-ce qui a ému à ce point la population canadienne? Qu’est-ce qui a justifié quelques 31000 reportages?

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Est-ce le sentiment d’insécurité? Mon entourage montréalais s’est-il senti menacé par un tueur en action dans une autre province? Et moi, pourquoi est-ce que je n’ai rien ressenti? Je me suis posé la question, alors que je voyais arriver les nouvelles sans éprouver la moindre émotion. J’ai pris la liberté de supposer que l’absence d’un cœur n’était pas à blâmer. Et puis, l’explication m’est apparue, évidente. En réalité, des récits de meurtres, j’en lis tous les jours. Tous. Les. Jours. Je lis les histoires de femmes victimes de leur mari ou partenaire violent, des femmes assassinées qui, loin de recevoir l’attention qu’on accorde au caporal, sont rarement nommées, et dont les meurtriers sont protégés par l’étiquette du « crime passionnel » ou du « drame familial » et par une justice complice. Dans leur histoire, je me reconnais à chaque fois. Ça pourrait être moi. Ça sera peut-être moi. Nécessairement, on s’insensibilise.
Des gens sont assassinée tous les jours, y compris par l’armée. Mais ce mercredi, il y avait la proximité. Ottawa, ce n’est pas Gaza. C’est la porte à côté. C’est « nous », et pas « eux » ou « elles ». Or, la proximité est toute relative. Pour moi, mon pays, c’est toutes les femmes. Une mère battue à mort en France m’est plus réelle qu’un militaire tué à Ottawa. ChacunE d’entre nous trace les contours du « nous » pour lequel il éprouve son empathie sélective.

Conjointement à la proximité de la victime, il y a l’appartenance à la catégorie ciblée. Beaucoup se sont sentis menacéEs par le fait qu’on ait ciblé un canadien (comme si le tueur ne l’était pas, comme s’il s’agissait d’une attaque externe). Un camarade de classe travaillant pour l’armée était plutôt retourné, me racontant qu’on lui avait recommandé d’éviter de porter son uniforme en public. Même si je comprends parfaitement la peur qui peut l’habiter, je ne peux m’empêcher de l’envier. Comme la solution est simple! Les militaires ne se sentent pas en sécurité : ils ôtent leur uniforme. Que peuvent faire les femmes alors que tant de féminicides surviennent dans l’indifférence la plus cruelle? Que peuvent-elles faire alors qu’on les abat tous les jours parce qu’elles sont femmes? Quand j’ai peur, il m’est bien impossible de cesser d’apparaitre femme, de me camoufler parmi ceux qui n’ont pas une cible rouge sur le front, même le temps de rentrer chez moi  quand la nuit est noire.

Combien vaut une vie? Quelle importance a ma terreur? Que vaut la détresse des femmes autochtones qui voient leurs sœurs disparaitre les unes après les autres? Quelle compassion pour leur deuil?
S’il fallait encore le démontrer, on a appris ces deux derniers jours que la vie d’un homme, d’un militaire, est bien plus précieuse que celle d’une femme. Pendant que le premier ministre distribuait les mots d’honneur, l’amertume corrodait celles d’entre nous qui ont en tête sa froide indifférence face à ces vies qui n’en ont pas la valeur.

Autour de 500 à 600 personnes sont victimes d’homicides, à chaque année, au Canada. On peut supposer qu’une ou deux personnes ont été assassinées aujourd’hui. Celles-là n’auront ni cérémonie ni reportage. On ne saura jamais leurs noms. Ce n’est pas grave. Ce n’étaient sans doute que des femmes. Ou des criminels. En tout cas, pas du « monde important ».

La prochaine fois que j’apprends qu’un homme canadien a assassiné sa femme, j’écrirai à l’administration de McGill, pour lui demander pourquoi elle n’a pas jugé bon d’écrire un message de sympathie partagé à touTEs les étudiantEs, ou encore de mettre son drapeau en berne comme elle l’a fait aujourd’hui. J’ai bien hâte de lire sa réponse.

J’aimerais terminer en exprimant, malgré tout, ma compassion à l’égard de ceux qui ont vécu la journée d’hier dans la peur. Bienvenue dans le monde des femmes. Aujourd’hui, malgré votre détresse, je suis un peu jalouse. Quand vous avez peur, on parle de menace d’intérêt national et pas de crime passionnel. Quand on vous tire dessus, on parle de terroristes et pas de fous. Quand on vous tue, ça fait la une, et pas le fait divers.


Toutes les vies sont égales. Mais certaines sont plus égales que d’autres. 



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