Des heures d'entraînement réservées aux femmes? Une question d’appropriation masculine de l’espace commun

Le débat sur l’ajout d’heures de non-mixité féminine au centre de conditionnement physique de McGill soulève les passions depuis déjà quelques semaines. L’étudiante  Soumia Allalou a en effet entamé des démarches afin d’introduire cet accommodement, loin d’être particulièrement novateur ou révolutionnaire, qui devrait permettre aux femmes qui fuient le gym pour des raisons religieuses ou par lassitude face aux violences machistes (en particulier, le harcèlement sexuel) d’avoir accès à ce service.

Des dizaines d’étudiantes (surtout en faveur) et d’étudiants (surtout en défaveur) se sont déjà exprimées sur la question. Les arguments se répètent et, comme à l’habitude, virent au mansplaining alors qu’on nous conseille gentiment d’ « endurer » ou de faire notre deuil de cet espace d’entrainement, puisque le « bon combat » serait celui de combattre le harcèlement et la culture de la virilité. On discute également de l’existence du harcèlement et, un peu moins, de la légitimité de la demande d’accommodement religieux, qui est restée plus à l’écart du débat. Les femmes inventent-elles le harcèlement? #NotAllMen harcèlent! Ce n’est pas si simple que ça, voyons!

Je vous propose quant à moins un angle nouveau au débat. Oublions les contraintes religieuses. Oublions le harcèlement. Propulsons-nous dans ce monde arc-en-ciel que certains décrivent dans lequel les hommes ne vont au gym que pour s’entraîner et n’oseraient jamais un regard croche ou des propos connotés sexuellement. Parlons d’appropriation masculine de l’espace commun.


Après avoir passé une bonne période à m’entrainer quotidiennement à mon ancienne école, je n’ai mis les pieds dans le gym de McGill qu’une seule fois. Permettez-moi de vous le décrire. Surchargé. Très surchargé. Les « grosses machines » (ce qui m’intéresse) sont en grande majorité occupées par des hommes. Elles sont d’ailleurs, comme c’est souvent le cas, adaptées à une carrure généralement masculine – impossible de trouver un endroit où je pourrais faire des tractions sans avoir à monter sur une chaise, par exemple. Les matelas, plus souvent utilisées par les femme, sont au deuxième étage, dans une petite section du gym à l’écart, en retrait, et beaucoup moins équipée. Qu’on le veuille ou non, le gym est déjà ségrégué. Et, sans surprise, ce sont les hommes qui y gagnent.

L’appropriation masculine de l’espace commun est un phénomène incontestable. On en parle et on l’observe dans les métros, où les hommes, « pour respirer », écartent leurs genoux au point d’écraser leur voisine qui doit se contenter d’un demi-siège, comme l’illustre le Tumblr Men Taking Too MuchSpace on The Train. On l’observe dans les cours de récréation où les footballers occupent également tout l’espace pendant que les filles jouent dans leur coin. On l’observe dans l’espace urbain qui appartient encore aujourd’hui aux hommes. C’est donc aussi le cas au gym.

Je soutiens l’initiative parce que la salle de conditionnement physique de McGill est surpeuplée, et que cela signifie nécessairement l’exclusion de certainEs usagères/ers. Le manque d’espace n’a pas le même effet sur les hommes que les femmes. Les hommes sont socialisés à revendiquer « leur » place, à, presque agressivement, se précipiter sur la machine qui vient de se libérer. Les femmes ont appris que l’espace qu’elles prennent n’est jamais qu’enlevé aux hommes, et, dans un espace aussi genré et connoté testostérone, je ne suis certainement pas la seule qui ait préféré passé son tour plutôt que de jouer du coude avec des hommes haltérophiles…

Des heures de non-mixité féminine signifieront nécessairement un espace moins bondé. Alors que certains y voient un manque d’efficience (les ressources ne seraient pas exploitées à leur pleine capacité), j’y vois l’opportunité pour les femmes de jouer « dans la cour des grands », dans cet espace de « grosses machines » où elles ne sont pas naturellement à leur place.

Présenter l’initiative comme un mécanisme d’exclusion est de mauvaise foi. Il y a déjà des personnes exclues du gym – simplement, ses habitués s’en préoccupent peu puisqu’ils ne sont pas concernés. Penser qu’on peut traiter de la même façon les femmes et hommes, dans un environnement historiquement exclusivement revendiqué par ces derniers, c’est mal comprendre la distinction entre égalité et équité. Dire du haut de son privilège masculin que les femmes n’ont qu’à utiliser le gym au même titre que les hommes, c’est faire fi des dynamiques de pouvoir qui existe entre ces deux groupes. S’opposer à cette initiative, c’est défendre le statu quo patriarcal. 



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