La grève? Ou des cours donnés sur un champ de bataille?

Mercredi matin avait lieu ce qui était possiblement le cours le plus intéressant de l’année en droit des obligations. C’est en tout cas ce qu’on me dit. Assise, comme à mon habitude, au troisième rang, je n’en ai pas écouté un traitre mot.

Si ce n’est sans doute pas la chose la plus intelligente à admettre publiquement, elle ne l’est pas non plus à faire. À trois semaines des examens, ça vaut généralement la peine de rentabiliser les matinées qui commencent à l’aube.

Sauf que.

Sauf que la première information qui a nourri mon esprit, ce matin-là, était, comme pour beaucoup de mes collègues, la nouvelle de restrictions de l’accès à l’avortement. Je ne veux pas parler ici des détails où se cache le diable : la restriction sera-t-elle réelle? Sévère? Ira-t-elle jusqu’à nous ramener à l’époque des cintres ensanglantés dont la lugubre illustration circule sur les réseaux sociaux? Je ne l’argumenterai pas non seulement parce que les voltefaces et  « gossage » sur les virgules de Barrette ne m’intéressent pas, mais aussi parce que la menace d’une sanction vaut la sanction – c’est du moins le pari sur lequel se fonde tout notre système de Droit. Peu m’importe à ce stade de savoir de combien d’années nous avons reculé ce matin – ce qui compte, c’est ce rappel constant que rien est acquis et que rien ne nous appartient, que nous ne nous appartenons pas.

[Description d'image: Tracé d'un cintre noir 
à l'intérieur duquel il est écrit en rouge et en 
majuscules "plus jamais". Deux gouttes de sang 
coulent du crochet, et il y a une flaque rouge sous
 le cintre. Au bas de l'image, il est écrit en noir
 #IVGaccessible et #nonPL20]

Tout ça pour dire que l’humeur n’y était pas, ce matin. Quelles que soient la rage et la violence dont on m’accuse volontiers, ce sont la détresse et la peine qui la motivent. Et comment ne pas être peinée par un tel recul? Dans cet état d’esprit, il semble surréel qu’un professeur puisse s’attendre à ce qu’à peine les coups portés, nous soyons déjà prêtes à passer à autre chose, à plonger dans nos études. Il parait bien plus surréel encore que ledit professeur ait raison de le penser. Si certaines de mes camarades arrivent à séparer l’école de la « vraie vie », je n’y parviendrai sans doute jamais. Si la peur d’être écorchée vive de tous mes droits ne suffisait pas à me distraire, des dizaines de cintres trainant un peu partout à la Faculté (je m’en suis aperçue ce matin) seraient là pour me rappeler ma condition de femme cis.


Dans deux semaines aura lieu le lancement de la revue Contours :Voix de femmes en droit, sur laquelle j’ai travaillé toute l’année. Mais que veut dire une telle expression quand une députée qui s’exprime en Chambre est traitée par un ministre comme une moins que rien? Que vaut notre voix quand des dizaines de députés lâchent un râle las et mécontent en entendant une collègue annoncer qu’elle va parler de « droits des femmes »? Que vaut-elle si nous sommes représentées par ceux qui ne nous représentent pas?

Les femmes ne sont pas les ennemies du gouvernement actuel. Pour être honnêtes, elles ne sont rien. Ce qui me désole le plus, ce n’est pas tant qu’on puisse s’en prendre aux droits des femmes (on en a plus que l’habitude), mais qu’on le fasse avec une telle désinvolture. Quand notre ministre, plutôt que de reconnaitre ses torts, justifie une attaque sexiste par des arguments aussi vides que « j’ai des amis agriculteurs », quand les droits des femmes deviennent un concept balayé du revers de la main comme on chasserait une mouche qui nous importune, quand la vie à la Faculté continue son cours comme si de rien n’était, c’est que nous ne valons plus rien.

Nous avons une Faculté où les discussions sur le bien-être et la santé mentale sont encouragées. On y reconnait jusqu’à un certain point qu’un environnement toxique nuit à l’apprentissage. Cet environnement toxique, il est déjà là. Hors de la faculté, il s’y infiltre à chaque fois que nous ouvrons la porte pour nous rendre à nos cours.

Dans quelques jours, nous aurons l’occasion de l’y confronter avec un vote sur la grève. Sachez qu’il ne s’agit plus, comme en 2012, de se prononcer sur la gratuité scolaire ou l’accès à l’éducation. Ce n’est plus « seulement » une affaire d’étudiant.e.s. Aujourd’hui, ce sont toutes les Québécoises, et de nombreux Québécois, qui sont ciblé.e.s par les mesures d’austérité, qui sert de prétexte à peine subtil à une succession d’attaques aux droits des femmes.

S’il me faut manquer deux semaines de cours pour faire comprendre au gouvernement que nous ne nous inclinerons pas sans riposter, qu’il en soit ainsi. Un champ de ruines n’est pas un terrain fertile à l’apprentissage, et, bientôt, c’est tout ce qu’il nous restera.


Bientôt, nous n’aurons que le « Je me souviens » de nos voitures pour rêver, à l’envers, à l’égalité. 


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[Description d'image: image rectangulaire sur fond rouge. À l'extrême gauche, un morceau de fleur de lys blanche. Au centre et en majuscules, le mot "refusons" en noir, qui parait étampé, et, en dessous, "l'austérité" en blanc.]