Qui a peur du grand méchant gréviste?

Le 1er avril dernier, les étudiant.e.s de la Faculté de droit de McGill ont voté pour une grève d’une journée, le 2 avril, contre l’austérité. En quelques heures, les professeur-e-s ont reçu l’instruction de ne pas annuler les cours, elles et ils ont confirmé aux étudiant-e-s que les cours auraient lieu, et le piquetage s’est organisé. En tout et pour tout, il aura duré moins de trois heures, au cours desquelles l’ambiance est principalement demeurée festive, mais où 2 ou 3 incidents sont également survenus. Les détails n’ont pas été communiqués, mais il est certain que le piquetage n’avait rien à voir avec celui de l’UQAM, par exemple. Il n’y a eu ni intervention policière, ni altercation. Les cours ont été dérangés par les piqueteuses et piqueteurs, et, autour de midi, ceux de l’après-midi ont été officiellement annulés. Le contingent de McGill Law a par la suite participé à la manifestation prévue en après-midi, et les étudiant.e.s sont retourné.e.s en classe le lendemain. Fin de l’histoire.

[Description d'image: des étudiant.e.s de la Faculté de droit de McGill à la manifestation du 2 avril. Elles et ils portent une large bannière rouge où il est écrit en blanc "McGill Droit pour la justice sociale" (seule une partie est visible). D'autres portent des affiches sur lesquelles ont peut notamment lire "McGill Droit austérité on n'en veut pas"]

En fait, pas vraiment. Aujourd’hui, tou.te.s les étudiant.e.s ont reçu un message leur annonçant qu’elles et ils auraient un accès prioritaire aux services de conseils et de soutien psychologique et émotionnel, afin de discuter des événements survenus durant cet avant-midi du 2 avril.

Deux constatations s’impose : d’abord, il me semble qu’il y a là une tentative d’amener un discours très dramatisant des événements liés au vote de grève. Pendant la période où j’y ai étudié, la Faculté de droit de McGill a connu une large discussion sur la culture du viol, au cours de laquelle 18 étudiantes ont raconté anonymement les viols qu’elles avaient subi. Elle a aussi fait face à des discussions douloureuses sur le sexisme et le racisme. Ma faculté est souvent un champ de bataille, et l’ambiance n’y est pas toujours tout à fait arc-en-ciel. Or, je ne me souviens pas que ces événements aient généré une telle réponse de la part de l’administration. Soyons claires : des actions pour favoriser le bien-être et la santé mentale à la Faculté sont plus que nécessaires, et je n’entends pas ici critiquer la vertu. L'université, et la faculté de droit en particulier, est un lieu d'oppression validiste systématique et peu inclusif des personnes souffrant de problèmes de santé mentale. Les services aux étudiant.e.s quant à leur bien-être sont essentiels, mais ils ne doivent pas être offerts de manière sélective ou avec un agenda politique caché.  Or, la présentation de ce service comme d’une aide d’urgence, qui justifierait d’accorder la priorité aux étudiant.e.s en droit, dépeint les piqueteuses et piqueteurs comme des personnes d’une grande violence, et contribue au climat de peur qu’on tente d’instaurer face aux activistes de ce nouveau printemps de grève.

Cela m’amène à ma deuxième constatation : les événements qui se sont déroulés à la Faculté de droit étaient-ils si traumatisants qu’ils justifiaient d’accorder une telle priorité à ses étudiant.e.s? On ne peut nier le fait que tou.te.s les étudiant.e.s de McGill qui font appel aux services de soutien psychologique ont des raisons légitimes de le faire. Les services ne suffisent pas à la demande, surtout en période d’examens. Pourquoi est-ce qu’on m’autoriserait à passer devant une étudiante en physique ou un étudiant en langues? De plus en plus, les étudiant.e.s de la Faculté de droit de McGill étalent leur sentiment que tout leur est dû. Il y a quelques jours à peine, on annonçait qu’une portion significative (trois étages) de la bibliothèque adjacente à cette Faculté leur serait réservée, malgré le fait qu’elle soit la plus proche pour les étudiant.e.s d’autres facultés et qu’elle soit financée par l’ensemble des étudiant.e.s de McGill. C’est l’élite, que voulez-vous. Notre temps est bien plus important que celui des autres. À vrai dire, il y a de quoi être surpris.e.s du résultat du vote de grève, considérant le sentiment de supériorité et d’entitlement qui transpire à travers nos chemises bien repassées. Heureusement, certain.e.s étudiant.e.s ont critiqué tant l'exclusion des autres McGillois.e.s de la bibliothèque que les services prioritaires de soutien psychologique. #NotAllLawStudents, comme on dit. 

Les discours ont leur importance. « Ce que nous disons détermine ce que nous pensons de ce qui se passe, ce qui détermine ce qui se passera » [Contours]. Présenter le piquetage comme un événement traumatisant ne sert pas seulement à reconnaitre la légitimité des divers sentiments qu’il a généré – ça colore l’histoire. Ce travail de réécriture des événements du 2 avril les présente sous un nouveau jour – un jour qui, soyons honnêtes, est tout à l’avantage des opposant.e.s à la grève sociale.  



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