Le secret qui tue

Hier, j’ai vu la pièce Pig Girl (qui joue encore deux soirs) d’Imago Theatre au théâtre Centaur. Cette production met en scène une femme autochtone disparue, sa sœur, le policier chargé de l’enquête et le tueur en série Pickton, dans une mise en scène poignante et dramatique. Tout au long de la pièce, on suit, dans la section de gauche, la quête de la sœur pour des réponses face au silence et à l’indifférence de la police et, à droite, la lutte pour la survie de la femme séquestrée par Pickton qui s’apprête à l’assassiner après l’avoir violée. L’histoire est vraie dans la mesure où Pickton a réellement assassiné des dizaines de femmes prostituées à Vancouver (il a été condamné pour le meurtre de six d’entre elles), et où les erreurs de la police sont celles qui se répètent à chaque fois qu’une femme marginalisée, autochtone, prostituée, fugueuse et/ou toxicomane disparait.

Mais ce qui fait le plus mal dans la pièce, c’est la lenteur du policier à accepter ce que tout le monde sait. Non seulement ne veut-il pas croire que la protagoniste a réellement disparu, alors que sa famille le sait très bien, mais en plus, cela prend dix ans à la police avant d’accepter qu’un tueur en série soit impliqué. De même, on apprend dans la pièce que des femmes soupçonnaient Pickton, un agriculteur chez lequel un cadavre avait été vu longtemps avant qu’il ne soit arrêté. Pour le spectateur ou la spectatrice, il est choquant de penser que de nombreux meurtres auraient pu être évités si seulement la police avait pris ces témoignages au sérieux, si un mandat de fouille avait été accordé, si elle n’avait pas été si prompte à fermer les yeux. Comme souvent, ce n’est pas ce qu’on ne sait pas, mais ce qu’on ne veut pas voir qui fait trainer l’enquête.
[Description: sur fond noir, il est écrit en blanc "Silence on tue"]
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En réalité, cette histoire, on la connait tou.te.s. Partout où on regarde, les violences faites aux femmes sont criantes, et pourtant on apprend à les oublier. Cette pièce rappelle toutes les femmes qui sont tuées par leur conjoint, et dont on apprend dans les journaux que « le couple avait eu des démêlées avec la police », ce qui est le code euphémisant pour « l’homme la battait, et la police le savait ». Encore et encore, on voit des femmes mourir parce que l’État – et les voisins, et la famille – sont incapables de les protéger, et non parce que personne ne sait qu’elles sont en danger. On apprend à détourner le regard, on se convainc que les agresseurs sont innocents jusqu’à preuve du contraire, on enterre les preuves, on se dit qu’on ne peut rien y faire. De même, dans nos réseaux, les agresseurs se promènent impunis, alors que tout le monde sait qu’ils ont blessé telle ou telle femme. Mais on garde le secret parce que tout le monde garde le secret. À l’école, au travail, on sait toutes qui sont les harceleurs et les agresseurs, mais on se tait. L’administration, la police, les collègues masculins n’inspirent pas à la confidence, alors on garde pour nous ces secrets de Polichinelle. Et quand on les révèle, on ne nous croit pas.

Tellement de violence pourrait être empêchée si nous cessions d’être tou.te.s complices dans le silence qui protège les agresseurs, et si nous acceptions de voir que oui, nos frères, nos amis, nos collègues, nos « bons gars » préférés sont aussi des violeurs. Ce qui veut dire, bien sûr, que nos sœurs, nos amies, nos collègues, nos filles sont aussi des victimes.

Lorsqu’on parle de consentement explicite, on entend des hommes dire qu’en parler pendant le rapport sexuel les rend mal à l’aise. Il paraitrait que ça tue le mood. Ce n'est pas romantique, demander la permission. Quand on parle de violences sexuelles et qu’on nous dit qu’on parle trop fort, on préfère à la vérité le confort de la soirée tranquille. On préfère dire à nos filles d’être prudentes plutôt que d’exiger de nos fils qu’ils ne violent pas, parce que cette conversation est trop malaisante. Aimez parler de consentement. Aimez parler de violence. Parce que ce sont les mots jamais prononcés qui blessent le plus. Ce sont les conversations que l’on n’a pas qui nous mettent en danger. Ce sont les secrets les plus confortables qui nous tuent.



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