Allo! J’ai décidé que tu étais un violeur

Depuis que je m’affiche publiquement comme féministe, j’ai remarqué un phénomène qui se répète de façon régulière. Je reçois un message Facebook de la part d’une connaissance, généralement une jeune femme que je connais vaguement ou avec qui je n’ai pas parlé depuis plusieurs années, qui m’appelle à l’aide pour répondre aux commentaires sexistes d’un homme de son entourage. Le plus souvent, il s’agit d’un « débat » par rapport au viol ou à la culture du viol. La jeune femme, qui découvre son féminisme, est pleine de courage et de colère, mais démunie quant aux arguments efficaces à utiliser.

Lorsque ces femmes me demandent leur aide, j’ai toujours un moment de tristesse. D’abord, je suis surprise qu’elles pensent à moi. J’en déduis que je suis l’activiste féministe la plus proche d’elles, et je trouve ça dommage. J’ai moi-même des dizaines de féministes dans mon entourage immédiat, et ces moments me rappelle que nous sommes encore en forte minorité.

Ensuite, les conseils que je donne m’attristent. Souvent, je me retrouve à leur dire qu’il n’y a probablement rien à faire, que cet homme est manifestement masculiniste et/ou bouché, qu’elles risquent de perdre leur temps et de se sentir de plus en plus mal dans une conversation qu’il va diriger comme bon lui semble. Le meilleur conseil que je puisse donner est malheureusement de couper les ponts. Je ne suis pas particulièrement bonne pour faire une introduction au féminisme – parce que mes positions sont radicales –, mais je sais reconnaitre une cause perdue. Honnêtement, je n’ai jamais convaincu un masculiniste en débattant sur Facebook. Malheureusement, il n’y a pas d’arguments efficaces dans ses situations, parce que, comme je l’ai argumenté ailleurs, le sexisme n’a rien à voir avec la logique.

Que ce soit la première ou la centième fois, c’est toujours triste de réaliser qu’un ami, membre de la famille ou collègue défend le viol ou en amoindrit la gravité (elle était soule, c’est moins pire que si elle avait été consciente, tu as vu ce qu’elle portait, présomption d’innocence, blablabla…). Ces femmes qui me contactent sont choquées, surprises de voir un « bon gars » participer à ce discours auquel elles étaient peu exposées avant de commencer à s’afficher comme féministes. Cette réalisation que les hommes qu’on apprécie sont machistes fait mal. À la longue, elle conduit à ne plus faire confiance aux hommes. Pour ma part, mes attentes sont tellement basses que je suis rarement déçue par les hommes. Malgré tout, il y a parfois ce gars sympathique, engagé socialement, d’apparence proféministe, dont la découverte de positions masculinistes me laisse bouche-bée. Surprise! Les hommes qui défendent le viol, qui participent activement à la culture du viol en niant son existence, qui ne respectent pas nos vécus parce que leurs idées totalement abstraites du viol sont plus importantes, qui recrachent des mythes sexistes comme s’ils étaient vrais – ces hommes sont partout.

Être surprises lorsqu’un homme tient des propos machistes, c’est redécouvrir le patriarcat à chaque jour. Vlan dans les dents! Et ça fait mal. Alors, aujourd’hui, j’aimerais vous proposer quelque chose : cessons d’être surprises.

Pensons-y : pourquoi serions-nous surprises qu’un homme défende le viol? Demandons-nous : qui en profite, si ce ne sont les hommes, les violeurs?


[Description d'image: photo d'une affiche sur laquelle il est écrit "Real men do rape" (de vrais hommes violent). Elle est tenue sur un mur d'affichage par une main qu'on voit à droite de l'image.]
Source: http://farm4.static.flickr.com/3091/3234026549_7b3fb5de5c.jpg?v=0 

Je dis souvent aux hommes sceptiques qui si presque toutes mes amies ont été violées, il est statistiquement vrai que presque tous leurs amis sont des violeurs. Mais personne ne veut croire qu’il ou elle connait un violeur. Et pourtant, ils sont parmi nous. Et ces violeurs, pensez-vous qu’ils sont contre le viol?

Finie la bullshit du « débat objectif d’idées », de « l’avocat du diable » et du pauvre gars « pas éduqué » au féminisme. Finies les excuses. À partir de maintenant, je me donne le droit de présumer qu’un homme qui défend le viol est un violeur. N’est-ce pas la conclusion la plus évidente? Refuser de la tirer, n’est-ce pas être prisonnières de ce réflexe qui nous pousse à défendre les hommes?

Je veux que les hommes soient forcés de combattre le viol pour montrer au monde qu’ils ne sont pas des violeurs. Il n’y a plus : les violeurs, les proféministes, et les gars neutres. On ne peut pas être neutre sur une réalité qui touche la majorité de la population – soit comme violeur, soit comme violée. Je ne suis pas une cour de justice : je n’ai aucune obligation de présumer les gens innocents. Je n’ai pas non plus l’intention de les diffamer. Simplement, je ne serai plus surprise. Je ne me creuserai plus la tête à essayer de comprendre comment diable est-ce qu’un homme peut être assez cruel pour défendre le viol. Je me donne – je nous donne – la permission de juger.

C’est le temps d’enterrer notre naïveté. C’est le temps de nous rappeler que les hommes ne sont pas désintéressés sur le sujet du viol. Nous savons que le viol est une violence sexiste – en corolaire, il faut prendre conscience du fait qu’il est un privilège masculin. Comme les autres privilèges masculins, j’attends des hommes qu’ils le reconnaissent et qu’ils s’en départissent activement. À défaut de quoi, je vais présumer qu’ils en profitent.

Aujourd’hui, je retire aux violeurs le pouvoir de m’enchainer à mon incrédulité. Je vous invite à faire de même.


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