Les féministes sont-elles moralisatrices?

Les hommes ont des opinions, les femmes ont de la morale.

C’est du moins ce qui semble se dégager des critiques que reçoivent de nombreuses penseuses féministes. Pas plus tard qu’aujourd’hui, deux personnes sont venues commenter mon plus récent article en l’accusant d’être moralisateur, à grand renfort de comparaisons religieuses. La foudre de Dieu pour les pauvres pécheurs, et la foudre des féministes pour les pauvres sexistes : du pareil au même.

Pour vous donner un peu de contexte, mon plus récent texte invitait les féministes à être attentives à différents signes pouvant indiquer que leur relation avec un homme interférait avec leur féminisme. La plupart des féministes sont éduquées à reconnaitre les relations malsaines et la violence conjugale. Mon intention était donc de mettre en lumière des comportements moins évidents, moins problématiques sur le plan individuel, mais montrant une priorisation de l’amour d’un homme sur la solidarité entre femmes. Pour les femmes qui voudraient que leur féminisme demeure intact et que leurs sœurs demeurent leur priorité, l’article devait permettre un autodiagnostic de leur relation. En quelques jours, cet article est devenu mon plus populaire depuis la création de mon blogue – c’est-à-dire qu’il a été plus lu que 90 autres articles de ma plume. Je ne veux pas tirer de conclusions hâtives, mais j’aurais tendance à penser que plus d’une femme ont trouvé mes conseils utiles…

Il n’est pas difficile de comprendre qu’un tel texte puisse déranger. Une femme qui a une vie en dehors de sa relation amoureuse avec un homme est par défaut dangereuse. Si elle remet en question l’amour hétéroromantique censé la rendre « aveugle », elle transgresse les attentes propres à sa condition de femme. Je ne m’étonne donc pas d’avoir reçu des commentaires négatifs. Pourquoi, cependant, la critique consiste-t-elle à m’accuser d’être moralisatrice? En quoi cette accusation relève-t-elle du sexisme?

[Description d'image: dessin d'un Schtroumpf (petit bonhomme bleu)  à lunettes ayant l'index levé et semblant être en train de sermonner quelqu'un.e]
Source: https://lamainaloreille.files.wordpress.com/2016/01/schtroumpf-c3a0-lunettes-schtroumpf-moralisateur.jpg


Moralisatrice? Seulement si j’ai raison!
La personne qui me reproche d’être moralisatrice plutôt que d’avoir « le bon argumentaire » a elle-même recours à un argument assez pauvre. Elle ne me dit pas que j’ai tort dans ma position. Elle ne démontre pas que la culture hétéroromantique n’est pas telle que je la décris. Elle ne cite pas un autre courant de pensée, ni ne relève des sophismes dans mon texte. Bref, elle ne remet pas en question la validité de ma position, mais déplore uniquement que j’incite d’autres à me suivre. Mon opinion est valide tant qu’elle est mienne, mais je ne devrais pas tenter d’en convaincre d’autres femmes. Comme les femmes sont incapable de réfléchir par elles-mêmes [veuillez noter le sarcasme], elles ne prendront pas mon texte comme un argument ou un outil, mais comme une injonction. C’est donc le résultat et non le contenu de mon raisonnement qui est attaqué.

Mais pourquoi des femmes se sentiraient-elles « sermonnées » par mon texte? Pourquoi se sentiraient-elles obligées de me suivre? Je n’ai aucun pouvoir sur mes lectrices. Forcément, si elles adoptent la même position que moi à la lecture d’un de mes textes, c’est qu’il a dû être convaincant.

On m’accuse d’être moralisatrice parce que j’ai raison – non pas raison « dans l’absolu » (si tant est qu’une telle qualification soit possible), mais raison aux yeux de mon public. Lorsque Roosh V argumente pour la légalisation du viol, personne ne l’accuse d’être « moralisateur ». Lorsque je présente des arguments démontrant qu’il est logique d’être végane, on m’accuse d’être moralisatrice à défaut de pouvoir se convaincre soi-même que manger de la viande soit un choix possible à rationnaliser.

La morale a deux connotations : elle est bonne, et elle est dévaluée par rapport à la loi ou la logique. On oppose donc la morale à l’immoralité (la position de Roosh V n’est pas morale) ainsi qu’à la loi (il ne faut pas légiférer sur la sexualité parce que cela serait moralisateur). Le premier échec de la critique qui me reproche d’être moralisatrice est donc de reconnaitre que ma position est bonne – il est effectivement important que les femmes gardent leurs valeurs, leur libre-arbitre et le contrôle de leur vie lorsqu’elles sont en couple.

Moralisatrice? Surtout si je suis femme
Le deuxième problème de l’accusation de « moralisation » est d’être empreinte de sexisme. Je ne dis pas que les hommes ne sont jamais accusée d’être moralisateurs, mais que c’est un reproche que l’on fait plus aisément aux femmes – surtout aux femmes qui s’intéressent aux « choses de femmes » comme le féminisme. Ainsi, le débat sur la prostitution/le travail du sexe, qui est le parfait exemple d’un débat divisant des penseuses féministes qui ont coulé leurs arguments respectifs dans des milliers de pages, est réduit à une question de moralité. Si on est « contre » la prostitution, on est moralisatrice. Si on est « pour », on n’a pas de morale. Le reste est rapidement évacué.

Les hommes ont la loi, l’argument, la logique. Les femmes ont la morale, l’émotion, l’intuition. Ce n’est pas un hasard. C’est le mythe de la neutralité masculine. 

Pourtant, si notre raison se guide sur l’éthique – si l’on s’efforce de prendre des décisions rationnelles en fonction de nos valeurs elles-mêmes réfléchies –, la distinction logique/morale est plus ténue qu’on le pense. J’invoquerai à nouveau l’exemple de mon véganisme : pour moi, c’est l’aboutissement d’une réflexion profonde et un mode de vie totalement logique – si bien que j’ai parfois de la difficulté à comprendre les personnes omnivores et végétariennes, bien que je l’aie été il y a à peine quelques années. Parallèlement, mes valeurs antispécistes sont importantes pour moi, et si je consommais un produit animal, je jugerais que j’ai commis une faute morale. La morale et la logique s’alimentent mutuellement : la morale transforme la logique en action. En réalité, toute personne qui réfléchit désire que le fruit de sa réflexion se transforme en action : rares sont les personnes qui ne pensent que pour penser, et encore plus rares sont celles qui prendront la peine de partager leurs réflexions sans espérer qu’elles donnent lieu à des changements chez les personnes qui les écoutent.

S’il est artificiel de séparer l’argument de la morale, où peut-on trouver la propension à traiter les féministes de moralisatrices, si ce n’est dans le sexisme? Prenons Kant comme exemple extrême : un penseur qui a tiré de ses réflexions des normes éthiques strictes. Pourtant, on l’étudie à titre de savant, et on n’en parle pas comme on parlerait du pape! Ce qu’il a écrit est noble, masculin, rationnel, et artificiellement séparé du vécu. C’est un homme qui joue son rôle d’homme. Mais moi qui suis une femme qui fait des choses de femmes, je suis plus moralisatrice qu’un homme qui est le plus connu pour avoir édicté un système de règles morales!

Moralisatrice… parce que ça fait mal
Il me vient une autre raison pour laquelle le reproche de la moralisation – ou une proche variante – est utilisé contre les féministes. Je pense à toutes les fois où l’on m’a accusé d’être « paternaliste ». Parce que je théorise sur le célibat politique, il parait que j’oblige les femmes à se contenter de la compagnie des chats. Parce que j’écris sur les manières dont le patriarcat rend les femmes vulnérables à la violence des hommes, il parait que j’infantilise les femmes.

M’accuser d’être paternaliste est doublement dommageable. Premièrement, en me reprochant de faire exactement ce que je reproche au sexisme, il tente de me convaincre que je « nuis à ma cause ». Comme j’en ai déjà parlé brièvement, pour une féministe qui consacre sa vie à sa cause, être accusée de lui nuire est un des coups qui fait le plus mal – et les antiféministes s’en sont rendu compte. Que pourrais-je imaginer de pire pour mes écrits que d’opprimer davantage les femmes? Quelle tactique pourrait mieux me convaincre de cesser d’écrire que celle qui me fait penser que je suis contre-productive? Lorsque les masculinistes échouent à nous faire taire par la menace sexiste, ils tentent de retourner notre féminisme contre nous.

Deuxièmement, la personne qui m’accuse de participer malgré moi au sexisme occulte la véritable cause de l’oppression des femmes. Il est tellement évident que ce ne sont pas les théories féministes qui empêchent les femmes d’exercer leur libre-arbitre! Pourtant, on en arrive à l’oublier avec des parallèles de mauvaise foi entre l’injonction sexiste et le conseil féministe. Même si le féministe était effectivement fait d’injonctions, jamais elles ne seraient aussi dommageables que les injonctions sexistes. Quand le patriarcat a dit « mariez-vous », des milliards de femmes et d’enfants ont été mariées contre leur gré, des femmes ont été violées au nom du « devoir conjugal », des femmes sont mortes faute d’avoir pu se séparer d’un mari violent… Quand une féministe dit « ne vous mariez pas », jamais aucune femme ne pense que sa vie serait menacée si elle n’obéit pas. Elle rencontre cette supposée « injonction » et se dit « ce type de féminisme ne m’intéresse pas », ou bien « voilà une opinion minoritaire intéressante – peut-être ne devrais-je pas me sentir obligée de me marier ». Constatez la différence.


J’écris avec la force de mes convictions et je profite de mes habilités rhétoriques. Si, à cause du ton de mes textes, mon blogue vous parait trop dictatorial, rien ne vous empêche de passer votre chemin ou de prendre l’argument avec un grain de sel. Vous n’en mourrez pas. Alors ne venez pas me dire que lorsque j’écris comme les mots me viennent, je suis moralisatrice à l’image de l’Église (dont l’objection morale à l’homosexualité TUE TOUS LES JOURS!) ou du patriarcat (dont les multiples injonctions TUENT TOUS LES JOURS). Au pire, c’est une « moralisation » sans préjudice. Prétendre autre chose n’est que sophisme et mauvaise foi. 


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