Lettre à toi qui me trouvais trop sensible
On peut dire que l’agenda féministe a été bien rempli ces
derniers temps. Bien sûr, il l’est toujours. La différence, c’est que les
médias ont daigné en surligner des passages en jaune vif. La différence, c’est
que tu t’en es rendu compte.
Tu n’as pas partagé #BringBackOurGirls, mais tu aurais tout
aussi bien pu le faire. Certains de tes amis l’ont fait. L’un d’eux t’a même
entrouvert les paupières. Il t’a dit : « imagine un peu ». Tu n’as
jamais eu beaucoup d’imagination. Mais chacun de tes passages sur Facebook t’a
rempli d’images. Alors, forcément, tu t’es imaginé. Mal, sans doute, mais même
un homme, même un blanc, même toi, tu es capable d’appréhender l’ombre de ce qu’esclave
domestique signifie. Même toi, qui n’es pas aussi sensible que moi, tu peux, si
personne ne te regarde, frissonner à la pensée de quelques centaines de
nigérianes réduites à l’esclavage sexuel. Des étudiantes qui ont commis l’erreur
de l’être. L’éducation a toujours un coût.
Stars malgré elles, ces jeunes filles ont reçu l’hypocrite sollicitude
de plus d’étrangers à leur réalité qu’on ne l’aurait pensé. Car à vrai dire, qui
pourrait demeurer insensible à une histoire aussi atroce?
Et puis, la poussière à peine retombée, il y a eu cette
tuerie. Un terroriste sème la terreur. Un criminel commet des crimes. Un homme
tue des femmes. Le Soleil se serait-il levé à l’Est?
Que d’émoi exprimé sur la toile. Dans chacun des membres de
mon réseau, qui s’indignent aujourd’hui comme je le fais tous les jours, je me
reconnais. Pas toi?
Aujourd’hui est le jour où le machisme se révèle aux
aveugles, où ses couleurs apparaissent sans ambiguïté à tou-te-s les
daltonnien-ne-s du patriarcat. Celleux-ci ont de bonnes raisons de s’émouvoir,
puisque les drames pleuvent et endossent leurs larmes.
Garde bien sur ta langue le goût amer de l’illumination qui
te frappe. Garde en mémoire la force de ses coups. Souviens-toi de cette
sensibilité que tu te découvres. Immortalise cette indignation à fleur de peau.
Maintenant, dis-moi encore une fois que je suis hystérique. Ose me reprocher de faire de chaque instant un combat. Vide-toi le cœur et admets que ma flamme féministe t’épuise. Dis-moi que je devrais me montrer moins sensible. Pour mon propre bien, évidemment.
J’espère que ça sonnera faux, même à tes propres oreilles. J’espère
que tu comprendras enfin que pour moi, Polytechnique, c’est tous les jours.
#BringBackOurGirls, c’est chacune de mes prières. Isla Vista, ce n’est qu’une énième
matérialisation de mon cauchemar quotidien. Le patriarcat, c’est cette odeur de
pourriture qui gâte chaque inspiration, et le goût qui rancit chaque festin
dérobé à notre destin.
S’il faut du sensationnel pour t’émouvoir, c’est que tu n’as
pas encore compris qu’à chaque battement de ton cœur si fièrement insensible,
ta voisine se prostitue, ta sœur est violée, ta copine subit du harcèlement, ta
collègue lève vivement le bras pour protéger son visage, ta mère marche dans la
rue en serrant sa clé entre ses doigts. Et chacune, oui chacune d’entre elles
vit dans un monde de peur. Comment disais-tu cela, déjà? What are you so upset about?
Sensiblement tienne,
Suzanne
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