Lettre à toi qui ne connais pas Google
J’avoue que j’ai eu de la difficulté à choisir un titre pour
ce billet. J’ai d’abord pensé à « lettre à toi qui ne me liras
jamais », mais je crains trop les prophéties autoréalisatrices. Et puis,
puisque j’aurais alors écrit pour rien, ce titre aurait donné raison à
l’alternative « lettre à toi qui me fait perdre mon temps ». Du coup,
tu l’aurais peut-être lue, mais, alors, mon temps n’aurait pas été perdu.
Alors, j’ai décidé de faire comme d’habitude, et d’aller droit au problème, voire aux accusations.
Tant qu’à me faire taxer d’agressive…
J’espère que tu aimes le suspense, parce qu’il va falloir
attendre un peu pour voir arriver ce mystérieux protagoniste qu’est Google –
souvenons-nous, je m’adresse à toi qui n’en as jamais entendu parler –, et
d’abord me pardonner indulgemment que je te parle de moi. Pourquoi, sinon,
tenir un blogue?
Je t’annonce donc que je déteste perdre mon temps, n’en
déplaise à Chinatown. Et puis, le truc avec les féministes, c’est qu’on est à
la fois jamais d’accord, et toutes pareilles.
Alors je suis prête à mettre une demi-main à couper (il faut bien
conserver la faculté de taper) que tes autres amies féministes pensent comme
moi sur ce coup-là. C’est qu’on a beaucoup de pain sur la planche, et qu’on est
en infériorité numérique depuis la toute première partie. As-tu idée de combien
il y a d’êtres humains sur Terre? Bien sûr que non, puisque tu ne connais pas
Google. Disons seulement qu’au nombre qu’ils sont, toutes les féministes du
monde ne pourront les convaincre. En tout cas, pas en se tournant les pouces.
On en te laissant leur faire perdre leur temps. Pour le dire simplement :
nous sommes occupées. Ce sont des choses qui arrivent, quand ta cause est
impopulaire et ta mission, sans limites. Notre temps, donc, est extrêmement
précieux. Tellement qu’il arrive qu’on n’ait pas de temps pour toi.
La société t’a sans doute habitué non seulement à tout avoir
à portée de main, mais aussi à toutes nous avoir tout aussi près. Mais la
vérité vraie, c’est que toutes les femmes ne sont pas à ta disposition. Dure
constatation, pour toi qui as peut-être une mère couveuse, une épouse dévouée…
une femme de ménage… une secrétaire personnelle… une prostituée favorite?
Mais moi, là, est-ce que je fais partie de cette liste? Eh
bien non.
Je n’ai peut-être pas (encore) un agenda de ministre, mais
j’en ai un de fée-ministre (oui, je sais, pas ma meilleure), la magie en moins.
Donc, mes 24h et mes 745mL de sueur quotidiennes, je vais peut-être bien les
consacrer à autre chose qu’à toi.
Je déteste perdre mon temps – on commence à le savoir. Par
contre, j’aime bien les devinettes. Allez, juste une, pour le fun :
pourquoi est-ce que je tiens un blogue?
…
…
Aucune idée? Bon, je te donne des choix multiples. Tout le
monde aime les choix multiples.
a)
Je n’ai rien d’autre à faire depuis que je me
suis exilée au fin fond de l’Afrique
b)
Je suis en manque d’attention depuis que mon
copain m’a laissée
c)
Je suis somnambule et j’écris des billets dans
mon sommeil
d)
J’ai bon espoir que quelqu’un le lise
… Bingo!
Eh oui, j’écris pour mes lecteurices, et j’ai comme le
sentiment que je ne suis pas la seule. On est toute une petite armée de
blogueuses féministes. On jase dans toutes les langues, avec maux de tête ou
sans dictionnaire, martèlement agressif ou gants de velours, long ou court...
On est tellement, qu’on se répète, qu’on se contredit, qu’on se découvre et
qu’on s’oublie tous les jours. Ça serait vraiment dommage que tu ne nous lises
pas…
Tu ne me crois pas, n’est-ce pas? Fais un test. Ouvre ton
navigateur. Tape google.com. Entre « blogue féministe » dans la barre
de recherche. Alors? Environ 107 000 résultats en 0,45 secondes? C’est
bien ce que je pensais. As-tu idée du temps que ça me prendrait, te faire un
cours de féminisme 101? Pas mal plus que 0,45 secondes, et avec pas mal moins
de résultat. Ça, c’est de la vraie magie. Google. Ton futur meilleur ami.
Patience infinie, efficacité redoutable. Toujours disponible et toujours à
l’écoute.
Et voilà! Il ne te reste plus qu’à devenir (un peu plus)
autodidacte. Au lieu de me demander : Suzanne, pourrais-tu m’expliquer
c’est quoi, exactement, la culture du viol? Ou alors : mais la parité, ça
marche comment? Ou encore : l’accès à l’avortement, ça ne détruit pas les
sociétés? Au lieu, donc, de me poser une question pour laquelle je ne suis de
toute façon pas la plus qualifiée pour y apporter une réponse, prends ton
moteur de recherche préféré à deux mains et éduque-toi.
Je sais que tu es un peu interdit, là. Tsé, t’as un petit
air mi-curieux, mi-choqué, parce qu’il te semblait que tu étais le bon gars de
l’histoire. Que c’était ça que je voulais, que tu t’intéresses au féminisme. Eh
bien oui, je suis, sinon reconnaissante, du moins heureuse que tu daignes
t’intéresser à cette petite moitié de l’humanité que constitue la gente féminine.
Je me sens même l’âme éducatrice, et c’est bien pour ça que j’écris. Pour vrai.
Par contre, j’ai 572 ami-e-s sur Facebook, dont la majorité n’est pas initiée
aux concepts de transphobie, d’intersectionnalité, de parité… Si je dois
réinventer la roue à chaque fois qu’il vient à l’un d’entre vous une curiosité
féministe (pourquoi ai-je l’impression d’être la seule amie féministe des trois
quarts de mon réseau?), voici un aperçu des choses que je n’aurai jamais le
temps d’accomplir :
- Mon bac
- Changer le monde
- Détruire la culture du viol
- Élever un cochon (nain)
- Apprendre sept langues (comme Cléopâtre)
- Devenir ministre
Bref, j’aimerais bien faire et refaire des cours de
féminisme 101 jusqu’à ce que mort s’en suive, mais je n’ai pas le temps. Surtout,
SURTOUT, si t’es là pour t’amuser à faire « l’avocat du diable ».
D’un autre côté, il y a tous ces articles cousus sur la toile qui ne demandent
qu’à être lus et qui renferment plus de pédagogie que je n’en aurai jamais… La
solution m’apparait évidente.
Soyons honnêtes, je jappe plus fort que je mors. Bien sûr
que ça va me faire plaisir de jaser de féminisme avec toi. Bien sûr que je suis
consciente du fait que si je connais les concepts susmentionnés, c’est, la
plupart du temps, parce que quelqu’un-e a eu la patience de se répéter.
Cependant, tout ce que je te demande, c’est de remplacer le scénario #1 par le
scénario #2.
Scénario #1
Message Facebook, envoyé dimanche à 23 :54.
« Salut Suzanne! J’espère que tu te rappelles de moi.
Tu publies beaucoup de trucs féministes. Mais c’est quoi exactement pour toi,
le féminisme? Je veux dire, c’est quoi qu’il reste à faire, là, au
Canada? »
Variante b : « Salut! C’est quoi cette histoire de
culture du viol dont tu parles tout le temps? Tu peux m’expliquer? »
Variante c : « Peux-tu m’envoyer des articles à
lire, j’ai un travail à faire sur l’avortement »
Scénario #2
« Salut Suzanne! Je m’intéresse à la culture du viol
depuis quelques temps, et je vois que c’est un sujet dans lequel tu t’y
connais. J’ai lu pas mal d’articles sur le sujet, mais il y a un ou deux trucs
que je ne suis pas certain d’avoir saisi. Si jamais tu as du temps, ça me
ferait vraiment plaisir qu’on aille prendre un café pour en discuter »
Bref, tout ce que je te demande, si tu veux passer de « cher
gars qui me fait perdre mon temps » à « cher ami avec lequel j’ai des
discussions passionnantes », c’est de te renseigner. Comprends que nous,
les féministes, avons tout un monde à refaire, et que nous donner un coup de
main commence par ne pas mobiliser toutes nos ressources. Souviens-toi que je
ne te dois rien. Je ne te nourrirai pas à la cuillère, mais je veux bien
planter des graines. Seulement, comment veux-tu que j’y arrive si tu ne fais
pas un peu de défrichage avant?
Sur ce, je te laisse à ta date avec Google – je te préviens, il parle beaucoup.
À une prochaine fois!
Suzanne Zaccour
@SuzanneZaccour