D'un coup de baguette magique
Certaines personnes semblent penser qu’il est possible de
fermer les lumières du monde d’un coup de baguette magique. Effacer le paysage.
Oublier l’histoire. Faire disparaitre les cultures et leurs normes. Décontextualiser.
Je propose à leur sujet deux diagnostics possible :
elles sont conscientes que ça ne marche qu’au moment de se plonger dans un
excellent roman, ou elles se trompent lourdement.
On ne peut pas « faire comme si ». Comme si aujourd’hui
était un nouveau jour, vierge des ravages d’hier. On ne peut rien comprendre
sans contexte. Et le contexte terrien, je suis navrée de l’écrire, est
patriarcal. D’accord, tu peux déterminer si ton repas est chaud ou froid sans
tenir compte des dynamiques de genre. Mais c’est à peu près toute l’analyse qui
sera à ta portée. Pour le reste, hélas, repasse plus tard – quand tu auras
(re)mis tes lunettes féministes.
Certaines personnes comprennent que leur vie n’est pas un
système fermé, à l’abri du patriarcat (et, pendant qu’on y est, des autres systèmes
oppressifs). Mais elles n’en acceptent pas toujours toutes les implications. La
vérité, c’est que le contexte patriarcal
(dé)colore chaque geste, chaque mot. Et la teinte qu’il choisit dépend [*roulement
de tambours*] du genre.
Il est absolument essentiel d’être conscientE du rôle du genre dans l’attribution de sens. « Si un mot résonne dans la
forêt, est-il sexiste? » pourrait bien être notre prochain dilemme
existentiel – je veux dire, une fois que nous aurons réglés tous ces autres
problèmes auxquels nous nous attaquons quotidiennement. En dehors de la forêt,
cependant, aucun doute possible : le genre, tant de la personne qui s’exprime
(par l’action, la parole, l’art…) que de celle qui reçoit le message, est un
important facteur de sens. L’ignorer, c’est ne lire que la moitié – découpée verticalement
– d’une page.
Certaines personnes pensent qu’elles peuvent faire disparaitre
le sexisme d’un coup de baguette magique. Par ce que j’appellerai l’annulation –
ou le double préjudice –, elles croient réussir là où nous échouons
quotidiennement.
Titrer qu’un politicien est emmerdeur n’enlèvera rien au
sexisme de cette couverture.
Utiliser le friend
zone pour qualifier le comportement d’un homme n’en fait pas un
concept moins patriarcal.
L’existence de prostitués ne change pas le fait que la
prostitution est une violence envers les femmes.
Et, surtout, « ça existe aussi, des femmes qui violent
des hommes » n’est pas l’argument vedette qui sortira le viol des
préoccupations du féminisme.
Certaines personnes me supplient mentalement de présenter en
détail quelques exemples – les voici :
Annulation d’un standard sexiste
Récupérer un standard ou une norme sociale sexiste pour
tenter d’en faire un outil d’oppression du genre masculin n’est pas seulement le
témoignage de desseins au mieux questionnables, c’est également non concluant. Une
amie me disait que sa répugnance à l’égard de la pilosité féminine ne
participait pas au patriarcat, étant donné qu’elles préféraient également les
hommes glabres. Supposons donc un idéal uniforme, celui d’une pilosité discrète
ou absente : le problème est-il réglé? Hélas, non. Le standard en tant que
tel ne suffit pas, il faut le contextualiser pour en examiner les impacts. Il
faut lui donner un sens par genrification.
Chez les hommes, on observera une tendance qui en poussera certains à se raser
ou à s’épiler plus assidument, au risque de déplaire. Chez les femmes, l’uniformité
des modèles révèle une véritable culture du glabre qui réussit (brillamment et
paradoxalement) à associer l’épilation à l’hygiène, favorise le poil shaming et constitue même un prétexte
au harcèlement de rue. D’un côté, la mode; de l’autre, le dictat.
Annulation d’une insulte sexiste
De même, récupérer une insulte sexiste pour la masculiniser
est vain. Les insultes à connotation sexuelles, notamment, résistent à la
masculinisation (pute, salope – versus
salaud, qui n’a pas la même connotation –, fille facile…), et, lorsqu’elles y
cèdent, ne deviennent que de pâles imitations de leur version féminine. Une
insulte ou un commentaire déplacé visant une sexualité « inappropriée »
ne saurait avoir le même impact sur un homme (cis et hétérosexuel, il va sans
dire) que sur une femme, en raison du poids de la culture du slut shaming qui le renforce. À l’extérieur
de la conversation contenant l’insulte, une société contrôle et critique l’habillement
des femmes, réduit leur sexualité à une fonction reproductrice et promeut une
sexualité soit passive, soit inexistante, soit centrée sur le plaisir des
hommes. Quand tu la traite de salope, c’est tout cela qui résonne. Il y a là un
écho qui ne rebondira pas lorsqu’un homme est ciblé. Si tu crois bien faire (et
faire assez) en masculinisant tes insultes sexistes, imagine-toi une personne
remplissant les deux plateaux d’une balance déjà déséquilibrée avec
respectivement un sceau et une petite cuillère. Ça ne marche tout simplement pas
comme ça. Le genre ne détermine pas seulement le sens, mais aussi le poids.
Annulation d’un stéréotype de genre
Dans la catégorie « les publicistes n’ont rien compris »,
Numéricable mérite le prix « coup de cœur du jury ». Il y a quelques
mois, l’entreprise proposait à ses clients de télécharger « aussi vite que
[leur] femme change d’avis ». En réponse à la polémique qui a
inévitablement suivi, elle a alors suggéré à ses clientes (ah, tiens, quelqu’un
s’est rendu compte qu’elles avaient aussi un portefeuille!) de télécharger « aussi
vite que [leur] mari oublie ses promesses ». Cet article nous suggère de « juger si cela rattrape la première publicité ». La
réponse est non : ajouter un stéréotype masculin au stéréotype féminin ne
lave pas l’entreprise, au contraire. Les stéréotypes de genre enferment, il est
vrai, les membres des deux genres (c’est-à-dire, des deux genres connus du
patriarcat) dans des boîtes rigides
ayant toutes les deux le potentiel d’étouffer leurs occupantEs. Il est
cependant essentiel de se rappeler laquelle de ces boîtes est la plus étroite
et laquelle est percée, laquelle est à l’ombre et laquelle au soleil.
L’idée du sexisme inverse est de présenter une version
atténuée des dommages du sexisme en « démontrant » qu’il est « juste »,
puisqu’il est aussi « mauvais pour les hommes ». Ce genre de discours, bien
qu’il soit parfois utile pour rallier des hommes à la cause féministe (une tactique que je critique ici),
est encore une fois entièrement décontextualisée. Dans notre société, ce sont
les femmes qui sont le plus limitées dans leurs potentiels moyens d’épanouissement
par les stéréotypes qui les enferment dans la sphère privée et dans le rôle de
la princesse. Les stéréotypes imposés aux hommes font quant à eux partie du
privilège masculin. Ils sont généralement valorisants et émancipatoires (ne pas
tenir ses promesse, n’est-ce pas conserver sa liberté?). Plus encore, ils sont
souvent dommageables pour les femmes (c’est le cas, par exemple, de la valorisation
de la brutalité ou de la sexualité « entreprenante »).
Ne s’inscrivant pas dans un éventuel contexte de privilège féminin
et d’oppression masculine, le supposé « sexisme inverse » ne « compense »
pas le sexisme. Bien souvent, il le renforce. Si tu veux « annuler »
ton sexisme… Sois moins sexiste. Pas plus.
Double préjudice
Cela m’amène au concept de double préjudice. Les stratégies
vues plus haut, loin d’atténuer le sexisme, multiplient souvent les ravages. Au
mieux, elles augmentent le nombre des oppriméEs. L’augmentation du préjudice
semble être un objectif des masculinistes lorsqu’ils dénoncent des supposés « privilèges
féminins », comme le fait de ne pas se suicider (bien navrée que ma vie
vous oppresse, messieurs). Soyons clairEs : le féminisme vise l’amélioration
des conditions de vie des femmes, pas la dégradation de celles des
hommes. Nous exigeons que les hommes cessent de violer, de tuer et de harceler,
et non que les femmes s’y mettent en pareilles proportions. Cela me semble pouvoir
se passer d’explications. Cessons donc de tenter « d’annuler » le
sexisme en propageant plus de sexisme. Deux facteurs négatifs donnant un
résultat positif, ça existe juste en mathématiques.
Certaines personnes tentent de nous réduire au silence en
suggérant que la moitié des victimes de violence conjugale sont des hommes, que
les hommes sont violés aussi souvent que les femmes, que les standards de
beauté irréalistes et malsains affectent autant les garçons que les filles…
Même si ces mensonges n’en étaient pas, cela n’enlèverait pas le
caractère sexiste de ces violences une fois placées dans le contexte du
patriarcat. Et cela ne signifierait certainement pas la fin de notre
combat.
Le sexisme, c’est quoi?
Certaines personnes définissent
le sexisme comme une discrimination, un traitement différent à l’égard d’un
genre. Malheureusement, c’est bien plus que cela. Le sexisme, ça peut être un
traitement égal aux résultats différents selon le genre de la personne qui le
reçoit. Cela explique que les pays ayant consacré l’égalité formelle soient
toujours patriarcaux, ou que des mesures apparemment neutres quant au genre
perpétuent les inégalités (voir dans mon dernier article l’exemple de l’interdiction
des emballages en plastique).
Une fin d’article n’est certainement pas le lieu indiqué
pour tenter de définir à mon tour le sexisme. Il y a cependant deux choses dont
je suis certaine. Primo : le sexisme sait se rendre invisible à qui croit
en la magie. Secundo : on peut combattre le feu par le feu, mais pas le
sexisme par le sexisme.
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