MAIS LAISSEZ-MOI CRIER! - Répertoire des antiféministes
J’ai une grande gueule et un cerveau. Ajoutés à un féminisme
intransigeant, ça fait de moi quelque chose comme l’ennemie publique numéro un.
Que je crie ou que je chuchote, du bout de mes doigts où
aidée de mes cordes vocales, il y a toujours un homme – et souvent un « féministe »
– pour tenter de me réduire au silence.
Je ne suis pas ici pour éduquer les hommes. Je ne suis pas
là pour retracer l’histoire de l’oppression des femmes, pour mémoriser et
vulgariser toutes les études sur le sujet, pour tirer des coups de statistiques
ou pour revenir, toujours, au féminisme 101. Il y a des programmes en études
féministes, des ouvrages de référence, des blogues et des alliés pour cela. Je
ne parle pas pour éduquer. Et, la plupart du temps, je ne parle même pas pour
convaincre. Je parle et j’écris pour informer, et surtout pour exprimer ma
colère.
Ma colère est légitime, puissante, douloureuse, rouge, froide,
explosive et ciblée. Aujourd’hui, c’est encore sur le coup de la colère que je
te dis : ARRÊTE! Arrête de tenter de me réduire au silence.
D’abord, ça ne marchera JAMAIS. Chaque micro-agression sexiste
m’enrage davantage. Chaque attaque antiféministe me radicalise. Chaque
tentative de me museler renforce ma détermination.
Ensuite, et j’adresse cet argument à ceux qui tiennent à moi
ou qui m’apprécient un minimum, ça fait mal. Plusieurs le savent : c’est
le propre d’une agression. D’autres ne se sont pas intéressés à la question. Moi
qui ai toujours aimé débattre et discuter, moi qui me retrouve souvent en
compagnie d’hommes, moi qui les aime et qui les apprécie, moi qui me trouve
forte et tente de l’être davantage, j’en arrive à constater, incrédule, la
légère augmentation de mon rythme cardiaque à chaque fois que je lis « [Nom
Masculin] a commenté votre statut ». Pendant plusieurs secondes (merci,
ordinosaure), je suis, malgré moi, remplie d’appréhension : je sais que ce
sera encore un #NotAllMen ou un « tu exagères » ou un « prouve-le ».
Je sais que je serai blessée de constater qu’une personne que je considérais
alliée me décevra à nouveau. Je sais que la discussion qui suivra sera
douloureuse et me prendra du temps et de l’énergie que j’aurais préféré consacrer
à mes études, à mes amiEs, à mon blogue… Je sais que je ressentirai, pour une
énième fois, que l’internet n’est pas un safe
space. Je sais tout ça, et, au moment de lire ledit commentaire, ma bonne
humeur est déjà partie en fumée. Pavlov serait fier de moi.
Laissez-moi crier. Laissez-moi vider mon cœur et mes poumons
et m’écorcher les cordes vocales et m’assécher la bouche et me rider le front.
Ou plutôt, cessez de m’empêcher de le faire. Demande-t-on au peuple qu’on bombarde
de tempérer sa colère? Demande-t-on à ceux que l’on pourchasse de nuancer leur
position? Tous les jours, on nous viole, on nous abat à bout portant, on nous
menotte, on nous vole et on nous écrase. Alors, oui, je suis en colère. Et toi,
chaque fois que tu [, croyant être original,] apportes une « opinion »
en protégeant ton privilège et en reproduisant l’oppression, tu contribues à la
violence que je ressens constamment. Alors voilà, si tu te reconnais dans les
prochaines lignes, je te le demande, ARRÊTE!
Répertoire de mes « amis » oppressifs :
-
Le protecteur bienveillant : il veut
seulement mon bien. « Si tu t’exprimes comme ça, les gens ne te prendront
pas au sérieux ». « Les gens ne t’écouteront pas. » « Les
gens n’aiment pas les personnes agressives ». Il ne se rendra jamais
compte que « les gens », c’est lui. Il continuera toujours ses
micro-agressions antiféministes sous prétexte qu’il veut « me protéger »
(merci, je suis une grande fille!) ou « me préparer » (merci, je vis
justement dans une grotte).
-
Le policier du langage : il exige toujours
une définition. Gare à moi si j’utilise un néologisme féministe. Il me
mecspliquera le mansplaining, et précisera
qu’il faut dire mecsplication, en français. Il considérera que mes propos sont
sans valeur parce que j’ai oublié une virgule. Il montrera du doigt et
questionnera chaque hyperbole et chaque analogie, parce que les figures de
style sont interdites aux féministes. Il n’écrit jamais, mais ne se gêne pas
pour critiquer mon écriture.
-
Le juriste / le scientifique / l’expert :
il refusera tout ce que l’expérience quotidienne d’être une femme depuis 20 ans
peut apporter comme information. Il voudra des « preuves » de chaque
manifestation du sexisme. Il aura une confiance aveugle dans la science ou le
droit, comme s’ils n’étaient pas tous deux biaisés en faveur des hommes. Il
usera de mots savants que je ne maîtrise pas pour justifier ce qui est
manifestement une injustice. Le plus audacieux citera d’un ton catégorique le procès
de Guy Turcotte. « C’est la loi. C’est la science. C’est une maladie
mentale scientifiquement observée ». Gare à celle qui lui fera remarquer
que le jugement qu’il cite a été renversé… parce qu’il était plein d’erreurs!
De toute façon, rien ne pourra ébranler sa confiance dans l’objectivité du
système ou de ses connaissances.
-
Le #NotAllMen : on le connait toutes. Il
répond à chaque énoncé général par « tous les hommes ne sont pas comme ça ».
Comme si je ne le savais pas. Comme si ça changeait quoique ce soit au
caractère systémique et généralisé du phénomène que je décris. Comme si « pas
tous les hommes sont violents » devenait naturellement « tous les
hommes sont inoffensifs ». Je perdrai un temps infini à rajouter des « généralement »,
des « majoritairement » et des disclaimers
au début ou à la fin de chaque phrase, avant de me rendre compte du ridicule de
la situation. Je finirai probablement par le bloquer.
-
Le promoteur de « l’autre côté de la
médaille » : il veut tellement que je nuance mes propos, que, si je l’écoutais,
je diluerais mon message au point de le rendre insipide. Il exige que je me « mette
dans la peau » des auteurs de violence, voire que je les prenne en pitié. Il
est fier d’être « neutre », « objectif », alors que je suis
biaisée. Il a sans doute
oublié que : If you are neutral in
situations of injustice, you have chosen the side of the oppressor [Desmond
Tutu]
-
Le porteur de la Bonne Nouvelle : c’est un
champion du verre à moitié plein : réjouissons-nous! Certains hommes ne
violent pas leurs femmes. Certaines victimes obtiennent réparation. Certaines d’entre
nous ne seront pas battues. Tout le monde se sent bien mieux et a le sentiment
que le débat a beaucoup avancé : on me préfère calme, douce et optimiste.
Voyons donc le bon côté des choses! Pendant ce temps, on assassine mes sœurs.
-
Le jongleur de statistiques : il demande
toujours à voir les statistiques. C’est à croire qu’il ne sait pas utiliser un
moteur de recherche. Il exige des sources multiples et s’empresse de les
critiquer. Seules les organisations féministes conduisent les études qu’il
exige de voir : il leur reproche d’être biaisées et de « gonfler les
statistiques » (comme si on en avait besoin!) parce que féministes. Par
contre, il m’envoie une statistique sur les violences féminines, partagée par
un site de propagande masculiniste, et refuse de croire qu’il puisse s’agir d’une
surestimation. Au contraire, il prétend que la réalité doit être « pire »,
puisqu’il y a un tabou sur les violences faites aux hommes. Parce que, bien
sûr, les violences faites aux femmes ne sont protégées par aucun tabou!
Cinq femmes auront été violées seulement en
France dans le temps qu’il m’aura fallu pour jouer l’assistante de recherche
[pasdesourcepourlastatistique.com]. Inutile de préciser qu’il ne sera jamais
satisfait. Mais il apprécie de profiter de mon temps.
-
Le saint Thomas : frère jumeau du jongleur
de statistiques. Il demandera toujours à ce que je prouve que le sexisme est la
cause unique de l’événement décrit. Un assassin acquitté du meurtre de sa
femme? « Prouve-moi que ça aurait été différent pour une femme accusée
». Évidemment, ça n’a aucun sens, puisqu’il n’y a pas d’équivalent féminin à la
violence masculine. C’est encore une tactique pour m’épuiser et me faire perdre
mon temps. Eh oui, comment pourrais-je oser supposer qu’une institution sexiste
fait quelque chose de sexiste parce qu’elle est sexiste?
-
Le relativiste : il n’a jamais vécu aucune
des violences qu’il s’amuse à hiérarchiser. Il sait mieux que les victimes ce
qu’elles devraient ressentir. Peu importe le sujet, peu importe la violence que
je dénonce, il y a toujours « pire » : les mutilations génitales
féminines, le « vrai » viol, l’agression par un inconnu…
-
Le renverseur de situation : il se manifeste
particulièrement lorsque je partage le témoignage d’une situation de
harcèlement de rue ou de harcèlement sexuel : « si ça m’arrivait, je
serais content ». Il n’en finira jamais de m’épater tant par son ignorance
que par son manque total d’empathie, de tact et de sensibilité.
-
L’avocat du diable : c’est un grand fan du
débat. Il s’amuse à me partager des arguments qu’il sait fallacieux et qui n’auront
pour seul mérite que de me mettre hors de moi. Si je refuse de jouer le jeu, je
« ne convaincrai jamais personne en refusant la discussion ». Il est
copain-copain avec le protecteur bienveillant.
Sœurs d’armes, n’hésitez pas à partager la description de
votre antiféministe préféré! Cette liste, malheureusement, est infinie.
Vous avez aimé cet article?
Lisez aussi mon Cri du cœur.
