Anecdote d'une étudiante en droit: les femmes juges ont-elles du jugement?
Dans le cadre de mes études en droit et de mon travail
bénévole, je suis appelée à lire des jugements récents à chaque semaine.
Souvent, je rencontre de mauvaises surprises : un juge qui utilise
l’expression dépassée « agir en bon père de famille », une
adolescente placée chez son père reconnu coupable d’agression sexuelle, et bien
d’autres perles que je compile sur mon Tumblr Le sexisme des juges. De temps en temps, je lis plutôt des choses qui me réjouissent. Aujourd’hui,
j’ai lu, pour la première fois, un extrait de jugement féminisé.
Je suis très sensible à la féminisation des textes que je
remarque immédiatement. En effet, je trouve l’usage du masculin « neutre »
violent (voir mon article : 5 étapes pour parler féminisme), et je milite
en ce moment-même pour que les professeurEs de ma faculté féminisent leurs
cours et leurs travaux. Aujourd’hui, je tombe donc sur un jugement où la juge Suzanne Tessier se cite elle-même (eh oui,
les juges font vraiment ça) : « Le/la juge saisi(e) d'une demande
d'indemnité pour enrichissement injustifié par le/la conjoint(e) de fait doit donc
se livrer à une analyse libérale et globale de la situation des parties ».
Comme c’est doux à mes yeux (malgré la féminisation par parenthèses dont je ne
suis pas une grande fan)! Je peux vous dire que malgré le caractère incomplet
et imparfait de cette féminisation, ça détonne avec ce que je lis d’habitude.
Évidemment, je me demande immédiatement, oubliant quelque
peu la raison pour laquelle je lisais le texte (travailler comporte tant de
distractions!), s’il y a là une juge féministe. Je la Google donc, comme on
dit. La première chose qui sort, et d’ailleurs à peu près la seule pour
laquelle la juge semble connue, est un ensemble d’articles de blogue et de
journaux qui « analysent » une décision qu’elle a prise en 2008.
C’est l’histoire d’un père qui, pour punir sa fille de 12 ans d’être allée sur
Internet (et, semble-t-il, d’y avoir publié une photo « indécente »),
lui interdit de participer au voyage de fin de primaire pour lequel sa mère,
chez qui l’enfant réside, a déjà payé. La fille, de sa propre initiative,
décide d’agir devant les tribunaux. La juge Tessier détermine qu’elle fait face
à un conflit dans l’exercice de l’autorité parentale et tranche dans le meilleur
intérêt de l’enfant en permettant sa participation au voyage. La décision est
intéressante dans le sens où elle a remué les passions et fait couler beaucoup
d’encre.
| http://calinsjustice.eu/wp-content/uploads/2013/12/justice-aveugle1.jpg |
Un bon exemple est l’article misogyne de Stéphane Gendron,
un politicien (il a été maire) qui utilise sur son blogue les
expressions « une jurisprudence complètement loufoque », « son
idiote de mère », « un précédent extrêmement dangereux », « un
cas clinique de santé mentale », « cette sordide affaire », « une
autre triste histoire d’enfant-roi devenu enfant-tyran ». Il termine en
encourageant ses lecteurs et lectrices à appeler la juge pour se plaindre!
Un arrêt de justice ne donne jamais qu’une étroite fenêtre
sur l’histoire sur laquelle il naît. À partir de là, on ne peut que spéculer. Au
lieu de la mère et de la fille castratrices, spéculons donc une histoire
concurrente. Une enfant dont les parents sont divorcés est sous la garde de son
père. Suite à une dispute, elle décide d’aller vivre chez sa mère. Son père
ultra contrôlant cherche à les punir toutes deux en interdisant un voyage qui a
déjà été payé. Le père est si motivé par cet esprit de vengeance qu’il porte la
décision en appel, alors que le voyage a déjà eu lieu!
On ne peut pas simplement ignorer les commentaires sans
queue ni tête du blogueur (qui n’a probablement même pas lu la décision). Ils
révèlent une triste réalité. Il
semblerait que les femmes, même juges, n’aient aucun jugement.
Bref, quand on fait une recherche internet sur une femme
pour en apprendre plus sur sa vie (ses études, ses valeurs, son parcours), il
faut modérer son optimisme. Même lorsque cette femme est juge, on n’est pas à
l’abri de trouver pour premier résultat un article de salissage masculiniste.
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