La tragédie d’être un autre
En marchant vers la lumière à la
sortie de la salle de cinéma, j’ai été frappée d’une épiphanie quant à deux
importants objectifs de vie. Numéro 1 : ne pas me marier. Numéro 2 :
le cas échéant, demeurer une personne.
C’était loin d’être la première
fois que de telles pensées se promenaient dans mon esprit rebelle. L’idée de
disparaitre m’a souvent fait trembler. Cependant, il s'agit d'une histoire d’horreur que le
film Big Eyes réussit à ramener violemment à la surface.
Big Eyes raconte l’histoire vécue
de la peintresse Margaret Keane, dont le mari sans talent revendique la
paternité des œuvres et le succès qu’elles génèrent. Le couple s’enrichit
rapidement, mais Margaret est malheureuse comme une mère dont on aurait
volé l’enfant. La logique qui motive l’intrigue est simple : une femme
artiste, ça n’intéresse personne.
L’histoire est presque
incroyable. On est touchéEs. On hait le mari avec passion. Pourtant, les livres
d’école cachent des milliers de Margaret Keane. Ce sont les Rosalind Franklin
dont les découvertes sont à tort attribuées à des hommes qui l’ont volée, les
Evelyn Beatrice Hall dont les mots sont répétés en citant un autre, toutes ces
autrices qui ont signé les œuvres avec un nom plus « approprié » –
plus masculin –, et toutes celles qui ont fait bouger le monde sans qu’on ne
l’ait encore découvert. L’histoire est un tissu de mensonges, mais les
spécialistes s’accordent quand même à dire que les femmes ont existé avant le
20e siècle. Big Eyes livre un regard extraordinaire sur une fraude tout
à fait habituelle, et voit par les yeux d’une artiste d’exception la tragédie
de toutes les femmes : celle de la perte de soi.
L’héroïne du film est, à son
début, une mère monoparentale. Son mariage est à la fois une opportunité et une
fatalité – il lui faut un homme pour pouvoir garder sa fille. Peu après le
mariage, la scène qui sonne l’alarme montre pour la première fois la peintresse
signant une toile du nom de son mari – son nouveau nom. Rien de surprenant,
mais douloureux tout de même. La scène marque le début de la fin de ce qui
aurait pu être une grande carrière, et laisse grande ouverte la porte par
laquelle s’installera la supercherie.
Le féminisme « pop »,
individualiste et médiatisé prétend parfois que toute action qui nous rend
heureuse peut être féministe. Prendre le nom de son mari serait une forme
acceptable d’affirmation féministe. J’en doute fortement. Une féministe peut
sans doute faire ce choix – en supposant qu’il s’agisse bien d’un choix –, sans
que celui-ci soit effectivement féministe. Nous prenons tous les jours des
décisions peu ou pas féministes – il faut bien survivre et naviguer dans un
monde qui nous est encore hostile. Mais prétendre
que le changement de nom au mariage est libérateur pour les femmes ne tient pas
la route.
Bien qu’aujourd’hui la coutume
soit de ne prendre que le nom de famille du mari, il était historiquement
question du nom en entier. Au mariage, les femmes devenaient littéralement Madame
Leur Mari – rien de plus. Il ne leur restait pas même un prénom comme vestige
d’une identité propre. Le changement de nom, la rupture avec sa famille et la
fusion dans l’identité de l’époux place le mariage au cœur de la vie de la
femme : il y aura le « avant » (caractérisé par le « nom de
jeune fille ») et le « après ». Dans l’éventualité d’un divorce,
le nom change à nouveau : la femme redevient une jeune fille, dépourvue de
la tutelle de celui dans laquelle elle se fondait. En plus des incidences
pratiques d’un tel système (ma grand-mère, deux fois veuve, collectionnait les
signatures), il est d’une violence symbolique très forte. Pendant que la femme
devient autre – devient l’autre – au gré de l’évolution de sa situation
familiale (allant même jusqu’à changer de préfixe, passant du
« mademoiselle » au « madame »), la vie de l’homme suit son
cours, son identité demeurant imperturbable. Un homme est une personne à part entière – une femme, si douce
soit-elle, n’est jamais que moitié.
Pourquoi aborder ce problème,
alors que la loi québécoise ne permet plus le changement de nom au mariage
depuis 1981? En réalité, le problème n’est que repoussé : dans la grande
majorité des cas, les enfants des couples hétérosexuels ont pour nom de famille
celui du père. La disparition du nom de la femme est décalée d’une génération,
mais celui-ci est encore subordonné au nom du mari. Une situation quelque peu
absurde, lorsqu’on songe à toutes ces mères qui élèvent seules l’enfant dont le
nom reste à jamais celui d’un autre. Quelle que soit l’ampleur de mon
féminisme, je ne peux, au mieux, que transmettre le nom de mon père (et du sien,
et de son grand-père, et du père de ce dernier…) – et cela serait déjà une
révolution.
Combien de fois ma mère a-t-elle
été rebaptisée « Mme Zaccour » par des personnes qui se basaient sur
le nom de famille de sa fille? Combien de fois me suis-je servi de la question
de sécurité « nom de jeune fille de la mère » pour protéger un
compte? Pendant combien d’années les personnes trans* devront-elles encore se
battre avant d’obtenir la reconnaissance du nom auquel elles s’identifient?
Combien d’exercices d’école et de petites histoires commençant par
« Monsieur et Madame X » mes enfants liront-ielles?
L’égalité dans le nom est un combat encore inachevé. Pendant que la
musique populaire dite « romantique » nous agonit les oreilles –
surtout à la veille de la Saint-Valentin – à grands renforts de « je suis à
toi », « tu es toute ma
vie » et « nous sommes un », continuons à revendiquer notre unicité
et notre personnalité. Ne nous laissons surtout pas leurrer par les apparences
banales de la tragédie d’être un autre.
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