Comment bien raconter un viol
À 52 ans, Andrea Dworkin a été droguée et
violée à Paris. Elle en témoigne dans Aftermath, un texte rédigé sous la
forme d’une lettre de suicide, qui n’a été découvert qu’après sa mort (de
causes naturelles). Dix ans après le décès de cette incroyable autrice et
activiste féministe, la talentueuse actrice Helena Levitt fait revivre son
histoire, dans une production théâtrale réalisée par the Waterworks Company
(http://www.waterworksmontreal.com/).
(Note : la
traduction des extraits de la pièce est mienne.)
| Source: http://showstudio.com/img/contributors/401-600/585_480n.jpg?1308235492 [Description d'image: photo en noir et blanc d'Andrea Dworkin] |
Nos histoires ne nous
appartiennent pas. Les gens, les institutions, la peur, la culture du viol… Il
y a toujours quelqu’un ou quelque chose pour nous empêcher de créer nos propres
narratifs. L’ennemi – qui qu’il soit – s’applique toujours à réécrire l’histoire,
nous interrompant, changeant nos ressentis, masquant nos vécus. Encore et
encore, les survivantes entendent qu’elles n’ont pas une « bonne »
histoire de viol. Qu’est-ce exactement? Personne ne le sait. Mais cela ne change pas
grand-chose, puisque c’est un standard inatteignable.
Que ce soit aux yeux
du droit ou à ceux des médias, la survivante n’est jamais assez crédible. « À
chaque fois que j’entends une autre discussion sur la ‘crédibilité’ de la
femme, je veux vomir partout », crie Levitt. « Comme si sa ‘crédibilité’
avait quoi que ce soit à voir avec le fait d’avoir été violée ou pas; comme si
les violeurs avaient une sorte d’exigence de ne violer que des femmes ‘crédibles’ ».
La censure s’opère également dans la sphère privée. Dworkin se rappelle s’être
imposé de la retenue, utilisant les mots que son amoureux serait capable d’entendre
plutôt que ceux qu’elle avait besoin de crier. « Il fallait que je sois
raisonnable ». Entre sa prétendue nature féminine hystérique et la menace
qu’elle pose à la sacrosainte présomption d’innocence, la survivante est
accablée de l’impossible tâche de raconter une histoire juste et crédible. Mais
le viol est, en soi, incroyable. Le personnage n’arrive pas à croire qu’un
homme voudrait la « baiser morte ». J’ai parfois moi-même peine à
croire qu’une femme sur quatre sera agressée sexuellement, bien qu’il s’agisse
probablement d’une sous-estimation. Le
quart de la gente féminine avec une histoire de viol à raconter : qui donc
pourrait croire que c’est là le monde dans lequel nous vivons? Les statistiques
ne sont pas crédibles parce qu’elles sont une estimation – ces viols ne sont
pas rapportés à la police. C’est évidemment de notre faute : nous ne
racontons pas nos viols de la bonne façon, aux bonnes personnes. Mais ne
sommes-nous pas en 2015 maintenant? Nous avons créé des initiatives comme
#AgressionNonDénoncée, nous avons expliqué notre silence… Cela n’a-t-il donc
rien changé? Eh bien non, puisque nos histoires ne sont toujours pas assez
bonnes pour être crues. Parce que nous racontons mal. Parce que nous sommes
demeurées anonymes. Parce que nous avons osé nommer le violeur. Parce que nous
avons tu son nom. Parce que ce n’est que l’Internet. Amenez-en, des critiques!
Tout argument est bon en autant qu’il nous la ferme.
Dworkin savait tout ce
qu’il y avait à savoir sur la culture du viol. Mais cette cauchemardesque « drogue
du viol » était une nouveauté pour elle. Et n’allez surtout pas penser que
parce qu’elle était inconsciente, ça n’a pas pu être si pire que ça. L’autrice
nous rappelle que « la mémoire est tout ce qu’il reste à la victime »,
et voilà que le violeur peut la lui arracher aussi. Quand on y pense, la drogue
du viol est une nouvelle façon de réaliser une éternelle tactique: réduire la victime au silence. Bien sûr, le violeur se protège de la
justice criminelle (comme s’il en avait besoin!). Mais il ressort clairement du
texte que ne pas être capable de se souvenir entrave surtout la guérison de Dworkin. C’est
pourquoi elle raconte son histoire encore et encore pendant la pièce, espérant
déclencher un souvenir qui, comme elle le dit, ne lui a pas été pris, mais qui
n’a simplement jamais existé. Il devient alors
impossible de récupérer.
Dworkin a déjà dit qu’elle
portait en elle « le viol de toutes les femmes » qu’elle
connaissait, « des piles et des piles de corps »[1]. Le viol est à la fois une violence
individuelle et une violence collective. C’est peut-être pour cette raison que
Dworkin me donne toujours l’impression qu’elle raconte mon histoire, l’histoire
de ma sœur, notre histoire collective… Qu’on ait ou pas été violée ou droguée,
on s’identifie tellement à elle que, outre le fait de ne pas posséder
son extraordinaire talent, on pense : « j’aurais pu écrire ça. J’aurais
pu penser exactement ça ». Ainsi, nul besoin d’avoir vécu son drame pour
comprendre pourquoi elle se sent frustrée de sa propre mémoire. Grâce à la
culture du viol, même lorsqu’une femme se souvient, elle se souvient toujours
mal. « Elle n’est pas objective. » « Es-tu sûre que tu n’es pas
en train de tout inventer ça? » « Ce n’est que sa version de ce qui s’est
passé. » « Elle exagère! » « Ça ne s’est pas passé tout à
fait comme ça… » Ce gaslighting
fait en sorte que, pour la victime, la violence sexuelle ne se termine pas avec
le viol. On lui arrache d’abord ses vêtements, puis ses souvenirs. On violente
son corps, puis son esprit. Jusqu’à ce qu’elle ne se fasse plus confiance à
elle-même. Comment peut-on bien raconter un viol lorsqu’on sait très bien, tout
en ne sachant plus trop, ce qui s’est passé? Encore une fois : tous les
coups sont permis pour nous faire nous la fermer.
Aftermath, c’est l’histoire du refus de se la fermer. C’est l’histoire d’Andrea
Dworkin, mais c’est aussi notre histoire à toutes : tous ces sentiments,
ces peurs, ces souvenirs jamais exprimés, trop sombres pour qu’on les ramène à
la surface. Voir Aftermath, c’est
entendre un texte gardé secret, qui ne devait pas être entendu. C’est enfin une
survivante qui se raconte son histoire à elle-même, pour elle seule. C’est un
témoignage qui n’a pas à être crédible, ou devant jury, ou sensible aux
réactions des autres. Ce n’est pas le drame typique, cohérent, sobre, qu’approuve
Hollywood. C’est le cri du cœur de celle qui ne veut plus survivre, interrompu
par des blagues et des anecdotes d’enfance. C’est la conclusion du travail de toute une
vie d’une activiste toujours sûre d’elle, qui s’autorise enfin le doute. Parce que
le doute, c’est ce qu’on ne peut pas se permettre en public, notre survie
dépendant de notre capacité à convaincre les autres. Aftermath, c’est le lieu de rencontre de toutes nos contradictions
comme féministes, de tous nos sentiments contradictoires de survivantes. Le
vouloir mort sans arriver à le blesser. Détester les hommes et en vouloir aux
femmes. Vouer sa vie à construire un futur en lequel on ne croit pas toujours. On
peut dire qu’Aftermath est toute l’histoire
de Dworkin, sa véritable histoire, son témoignage à elle qui ne lui sera jamais
arraché.
Oui, on le sait, nos
histoires ne nous appartiennent pas. Mais l’impossible et l’interdit n’ont
jamais arrêté Dworkin. Elle n’a pas le droit de parler de son viol, et pourtant
elle l’écrit et le dit et le crie. Elle y arrive: elle raconte bien son viol. Parce
que c’est l’histoire qu’on a toujours voulu entendre, mais, plus important
encore, celle qu’on a toujours voulu raconter. Nous avons toutes notre
bouteille à la mer, et il était plus que temps que quelqu’une fasse sortir le
poison.
Si vous avez apprécié ce texte, vous aimerez aussi mes articles Foglia: laissez-nous vous violer en paix!, Réformer le droit du viol et Non, non ne veut pas dire non.
[1] "I Want a Twenty-Four Hour-Truce During Which There Is No
Rape," publié à l’origine sous "Talking to Men About Rape," dans
Out!, Vol. 2, No. 6, Avril 1984; puis sous le titre actuel dans M., No. 13, Automne
1984. [Ma traduction]