Pourquoi j’ai décidé de voter malgré tout
Quand le système
électoral dit « démocratique » surreprésente le parti qu’on n’appuie
pas, ça ne donne pas le goût de voter. Mais quand les enjeux électoraux passent
du niqab au sac de patates, ça ne donne même pas le goût d’envisager de voter.
Il y a plusieurs
raisons légitimes de ne pas voter. Peut-être être vous dans l’impossibilité de
le faire pour différentes raisons. Ou peut-être, plus probablement, souhaitez-vous
faire de votre boycott un acte politique.
Si, élection après
élection, le faible taux de participation des électrices.teurs est utilisé pour
discréditer la légitimité du gouvernement, vous craignez peut-être que votre
vote, au contraire, lui donne du poids. Peut-être trouvez-vous qu’après tout, tous
les partis se ressemblent, ou peut-être en avez-vous comme moi assez d’être
gouverné.e.s par des hommes blancs et de voter pour des partis qui n’ont pas
encore compris que la parité des candidatures féminines et masculines est non
pas un idéal, mais la moindre des choses lorsqu’on prévoit de sortir de sa
manche la carte du féminisme en cours de campagne.
Si vous avez décidé de
ne pas voter, vous n’avez probablement pas été convaincu.e par l’argument qui
rappelle que les gen.te.s de droite voteront, et que c’est la gauche qui
souffre du cynisme de son aile radicale. À vrai dire, dans un système électoral
qui ne laisse qu’une infime chance à votre vote de réellement « compter »,
je vous comprends. Le vote utile vous répugne peut-être, et voter « stratégiquement »
vous apparait possiblement comme une trahison envers vos valeurs. Si vous êtes une
femme, vous n’avez pas non plus été convaincue par l’argument « nous nous
sommes battues pour avoir le droit de vote, la moindre des choses est de l’exercer ».
Bien que cet argument me touche, je ne peux pas lui accorder une grande valeur –
le propre d’un droit est justement le choix de l’exercer, et je me verrais mal
(très mal) inciter un couple homosexuel à se marier simplement parce qu’il en a
le droit.
Si vous avez décidé de
ne pas voter, vous avez certainement bien pensé à votre affaire et déjà entendu
tous ces arguments et contre arguments. En bout de ligne, le choix du boycott s’explique par un de deux constats : soit le vote ne sert à rien, parce
que tous les partis sont les mêmes ou que notre vote ne détermine pas le parti
élu, soit le vote est carrément contre-productif, parce qu’il assied la
légitimité d’un système qu'on préfère combattre « de l’extérieur ».
Je respecte l’expression de ces valeurs. Cependant, j’ai, au terme de cette même
réflexion, décidé de voter.
| http://www.lactualite.com/wp-content/uploads/2015/05/politique_15juin.jpg |
[Description d'image: photo des chefs des trois principaux partis; de gauche à droite: Mulcair (NPD), Harper (parti conservateur) et Trudeau (parti libéral). Ils sont dans une position et dans un habillement semblable pour donner l'impression qu'ils se ressemblent.]
Je considère que la
parité des candidatures masculines et féminines et vraiment le minimum qu’un
parti doit atteindre pour avoir mon vote. Ce n’est pas seulement que je tremble
à l’idée d’être gouvernée par un parti qui ne croit pas que les femmes
importent ou soient aptes à gouverner. C’est aussi que je me dis que, si les
nations ont le droit de s’autogouverner, les femmes ne devraient pas aspirer à
moins. Accepterait-on d’élire un gouvernement allemand, ou mexicain, ou
chinois, pour diriger le Québec ou le Canada? Certainement pas. Notre système
qui se veut post-colonialisme a pour fondement la représentation du peuple par
ce même peuple. Alors, pourquoi les femmes qui forment aussi mon peuple ne
pourraient pas s’autogouverner? Pourquoi accepterions-nous, année après année,
d’être dirigées par des gouvernements d’hommes, qui décident entre hommes des
lois qui nous affectent et sont aussi étrangers à notre réalité qu’une personne
habitant un autre pays? Voilà d’où est venu mon désir de boycotter le vote.
Personne ne sera
surpris.e de lire que mes valeurs féministes sont très importantes pour moi.
Elles guident la plupart de mes actions et presque toutes mes paroles. Il y a
cependant un temps où il faut mettre de côté ses valeurs : lorsqu’il est
question de vie ou de mort. Si suivre ses valeurs met en danger la vie d’une
personne innocente, il vaut mieux s’abstenir. Or, ce que je vous soumets
aujourd’hui est que le vote, pour de nombreuses personnes qui sont nos alliées,
est une question de vie ou de mort.
À mon sens,
philosopher et discourir cyniquement de la similitude entre tous les partis est
l’expression d’un privilège. Pour moi, certes, l’élection d’un parti ou d’un
autre ne changera pas grand-chose. Aucun d’entre eux n’écartera les obstacles
sexistes qui jonchent mon parcours professionnel. Aucun d’eux ne me protègera
de la violence des hommes en éliminant le viol ou la violence conjugale. Et il
est probable qu’aucun ne s’efforce d’établir l’égalité économique entre les
femmes et les hommes. Je pourrais continuer ainsi longtemps – il suffit de voir
la position des chefs (j’en exclus May) de partis sur le débat sur les enjeux
touchant les femmes pour en être convaincue. Harper qui refuse de consacrer
même quelques minutes à parler aux électrices, Mulcair qui trouve inutile de
débattre de la moitié de l’électorat s’il ne peut en profiter pour débattre
contre Harper, Trudeau qui invite ses « fans » à suivre le débat qui « concerne
aussi les hommes », et Duceppe qui ostracise les femmes au nom du
féminisme et qui affirme que si on ne peut pas être sexiste, « on ne peut
plus rien dire »…
Mais quel que soit le
niveau de déception, ou même de dégoût que vous inspirent les hommes qui
dirigeront peut-être le Canada, il faut reconnaitre que le parti élu ordonnera
ou non une enquête sur les femmes autochtones disparues ou assassinées. Il facilitera
ou non des déportations. Il criminalisera ou non l’achat d’actes sexuels. Il
restreindra ou non l’accès à l’avortement. Toutes ces mesures ont un impact
réel et concret sur la sécurité d’un bon nombre de femmes. Et toutes ces
mesures sont le sujet de discorde entre les partis. Ainsi, même si votre vote n’a
qu’une infime chance de faire pencher la balance (c’est la limite de toute
action individuelle, et pourtant on agit!), même si l’élection d’un parti ou d’un
autre vous est indifférente parce qu’elle n’affectera pas votre vie, je vous
encourage à voter. Faites le don de votre vote – et le sacrifice qu’il
représente pour vous – à ces femmes qu’on n’a pas entendues pendant la campagne
mais dont la vie dépend, de près ou de loin, du résultat de cette élection. C'est du moins ce que je ferai.
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