L'arnaque de la symétrie de la violence - non, les hommes ne sont pas "aussi victimes" que les femmes
Cette semaine, pour la énième fois, on a assisté au bruit médiatique
habituel après qu’une enquête de Statistiques Canada ait supposément révélé que
les hommes étaient aussi victimes de violence conjugale que les femmes. Les
journaux comme La Presse se sont empressés de faire paraitre des articles aux
titres sensationnalistes que, bien sûr, des masculinistes ont partagés
allègrement.
Des données
invraisemblables
Les données mises de l’avant par cette étude contredisent
une écrasante littérature, et sont totalement irréconciliables avec le bon
sens. Selon celles-ci, 4% des hommes et des femmes auraient vécu de la violence
conjugale dans les cinq dernières années, une proportion sensée inclure la violence
sexuelle. Or, il suffit d’ouvrir les oreilles (ou de visiter un centre pour
femmes battues) pour réaliser que la prévalence de la violence conjugale et
sexuelle est bien plus élevée que cela – à moins de vouloir nous faire croire
que toutes les féministes qui font ce constat sont « par hasard »
entourées de plus de victimes que le reste des individu.e.s? Au-delà des
chiffres – qui sont tirés d’un sondage, alors qu’on sait que la violence
conjugale est le plus souvent tue –, les proportions sont impossibles à
accepter. D’une part, elles ne correspondent pas du tout à la réalité observée
sur le terrain. Par exemple, si on passe une seule journée au Palais de
justice, on risque de constater que ce ne sont que des hommes qui sont arrêtés
pour violence conjugale. Les masculinistes prétendront que c’est le système qui
discrimine et dissuade les hommes – parce que tout le monde sait que la police
est une institution hyper-féministe –, et que les dénonciations à la police ne
reflètent pas la réalité. Les hommes seraient trop « virils » pour
dénoncer leurs conjointes. Mais si les femmes étaient vraiment aussi violentes
que les hommes, comment expliquer que ce soient encore et toujours les hommes
qui finissent par tuer leur conjointe? La violence conjugale est un spectre, et
il est invraisemblable de penser que les femmes sont aussi violentes que les
hommes mais qu’elles sont dramatiquement moins nombreuses à se rendre à
l’homicide.
Une prétention qui ne
date pas d’hier
Des organisations masculinistes comme A voice for men font périodiquement des campagnes pour « dénoncer »
la violence conjugale féminine envers les hommes comme facette du « matriarcat »
social. Or, un peu de recherche révèle rapidement que l’idée selon laquelle les
hommes seraient aussi souvent victimes de violence conjugale est mise de l’avant
par des pseudo-recherches depuis les années 70! Bien sûr, il est plus
dramatique d’en faire un scoop.
Pourquoi est-ce si important pour les masculinistes de
mettre de l’avant de telles prétentions? Plutôt que de tenter de protéger les
hommes, ce discours sert à « dénoncer le matriarcat », critiquer l’allocation
de ressources à des centres pour femmes victimes de violence (alors qu’année
après année de nombreuses femmes sont refusées de ces centres par manque de
place) et remettre en question l’analyse genrée de la violence conjugale. Or,
ne serait-ce que parce que la violence conjugale comporte des volets économiques,
sexuels et de menace à la sécurité des enfants, le genre ne peut tout
simplement pas être effacé de l’équation. Prétendre que les femmes ont « rattrapé »
les hommes en matière de violence est un argument clé dans la théorie du
complot féministe qui vise à mettre fin à toutes initiatives de protection des
femmes. Cela explique pourquoi les masculinistes sont aussi heureux de lire de
pareilles statistiques.
Le problème de la
quantification de la violence conjugale
De nombreuses féministes ont déjà mis en lumière les failles
méthodologiques des instruments qui visent à calculer la prévalence de la
violence conjugale. D’une part, si l’on se fie sur des statistiques officielles
liées à la criminalisation (par exemple, les nombres de dénonciations à la
police ou de condamnations), on ignore le fait que ces violences sont
socialement considérées honteuses pour la victime, que la justice est très
difficile à obtenir (surtout pour des violences qui ne correspondent pas au cas
type imaginé par les tribunaux), et que les agresseurs font pression sur leurs
victimes pour qu’elles ne cherchent pas à les faire condamner. Il est largement
accepté que ces statistiques sont une forte sous-estimation. Par exemple, on
évalue que seuls 3% des viols sont dénoncés à la police (les extrapolations
diffèrent évidemment). D’autre part, si l’on se fie sur des sondages, on n’échappe
pas au risque que la victime ne soit pas dans une position où il est
sécuritaire pour elle de révéler sa situation (par exemple, un sondage
téléphonique alors que le conjoint est dans la même pièce). Mais plus important
encore, celles qui ont subi de la violence conjugale dans le passé vous
confirmeront que lorsqu’elle est vécue dans le présent, il est difficile de la
reconnaitre et de la nommer. Que ce soit par déni, manque de compréhension des
mécanismes de violence, manque de connaissance de la loi, mécanismes de contrôle
des souvenirs de la victime (gaslighting)
ou autre, la femme qui vit de la violence conjugale ne le sait pas
nécessairement – et, si elle le sait, ne veut pas forcément l’admettre.
Les problèmes
méthodologiques
Le plus gros problème méthodologique du type d’études qui
rapporte que les hommes seraient aussi victimes que les femmes de violence
conjugale est que celles-ci utilisent des questions qui mesurent le conflit
plutôt que la violence. Le conflit est une situation d’expression qui peut être
violente (cris, menaces, etc.), mais où les deux partenaires participent
également et sont sur un certain « pied d’égalité ». C’est une
chicane ponctuelle dans laquelle aucune des parties ne domine l’autre. La
violence conjugale, au contraire, est unidirectionnelle (à l’exception du
phénomène de femmes qui tuent leurs agresseurs, connu comme le « syndrome
de la femme battue »). Elle englobe un ensemble de stratégies d’humiliation
et de domination qui visent à placer toujours la même personne (la femme, dans
l’écrasante majorité des cas) dans une position d’infériorité. Elle a une forte
composante psychologique qui fait que la victime vit dans une situation de peur
constante, est convaincue qu’elle est sans valeur et devient de plus en plus
vulnérable à l’escalade de la violence. Ainsi, les deux phénomènes sont
totalement différents. Évidemment, si les études qui cherchent à mesurer la
violence conjugale mesurent en réalité le conflit, elles trouveront que les
hommes et les femmes y participent également dans une relation de couple
hétérosexuelle – c’est le propre du conflit. Par conséquent, les études qui
posent des questions de manière à placer la répondante ou le répondant
successivement dans la position de « victime » et d’ « agresseur.euse »
sont problématiques (« avez-vous crié après votre conjoint? » suivi
de « votre conjoint vous a-t-il crié après? »). Il est bien connu
dans les sciences sociales que la manière de poser une question peut biaiser la
réponse, et c’est généralement le cas de ce genre d’études. Les études qui
mesurent plutôt la victimisation obtiennent donc des résultats différents parce qu'elles ne placent pas à priori la répondante dans une position de participante à un conflit.
Un autre problème avec le résultat d’études de ce genre est
celui de poser les mêmes questions aux hommes et aux femmes – et d’évaluer
leurs réponses de la même façon. Un mécanisme de « traduction » est
nécessaire pour tenir compte du fait que les hommes et les femmes utilisent les
mêmes mots pour désigner des situations différentes. Mon hypothèse est que la
violence masculine est si normalisée qu’elle doit être plus importante pour
être comprise comme telle (presque 100% des films romantiques dépeignent un
homme violent, des situations de harcèlement sexuel et une agression sexuelle,
sans que le public ne s’en rende compte puisqu’il est « normal » qu’un
homme soit « entreprenant »). Ainsi, cette étude
observe que les hommes décrivent des épisodes de violence qui, une fois
détaillés, apparaissent comme ayant des conséquences moins importantes que ceux
décrits par les femmes. Eux-mêmes « reconnaissent souvent que les
agressions physiques perpétrées par leur conjointe ou amie ne sont « pas graves
» et que les rapports sexuels forcés (ou les tentatives) relèvent plus du
chantage que de la contrainte physique. Quant aux violences psychologiques
vécues dans le cadre de la relation conjugale, les hommes déclarent plus
souvent des manifestations de jalousie (corrélées une fois sur trois à la
déclaration de relations extra-conjugales), alors que les femmes relatent des
actes de mépris ou de domination, de la part de leur partenaire ». Il faut
donc se méfier des questionnaires qui ne procèdent pas à l’évaluation des
gestes concrets désignés sous l’étiquette de violence.
Plus encore, même les mêmes gestes peuvent avoir des
conséquences différentes selon les rapports de domination établis dans le
couple. Si je suis une personne non-violente qui, dans un moment d’énervement,
dis à mon conjoint sur lequel je n’ai jamais levé la main « je vais te
tuer », cela n’aura pas le même impact ou le même sens que si un homme qui
bat fréquemment sa conjointe, contrôle ses allées et venues, et la menace
régulièrement lui prononce les mêmes mots. Ainsi, un formulaire qui ne
distingue pas les types, ou plutôt les contextes, en interrogeant l’existence
de menaces sera forcément problématique. De même, si l’étude évalue tous les
actes d’agression physique comme étant de même gravité, sans distinguer la
gifle de l’étranglement, les résultats seront bien évidemment faussés. Comme le
précise cette recherche : « Michael P. Johnson distingue le «
terrorisme conjugal » majoritairement subi par des femmes, de la « violence
réactive » commise par des femmes elles-mêmes victimes à l’encontre de leur
conjoint violent et de la « violence situationnelle », violence ponctuelle
commise par des hommes comme par des femmes, qui peut être grave mais qui ne
s’est pas inscrite dans la durée ».
Un autre problème de plusieurs études qui mesurent la
violence conjugale est celui d’exclure (souvent mais pas toujours) les
ex-partenaires de la catégorie violence conjugale. On sait pourtant que la
violence peut s’intensifier après la rupture. Dans le même ordre d’idée (en
sortant un peu du contexte de l’étude de Statistiques Canada en particulier),
certaines études considèrent l’homme qui commet un meurtre suicide (tue sa
conjointe, puis se tue) comme victimes de violence conjugale. Le concept de
violence conjugale a un contenu variable et idéologiquement conditionné – il est
facile de lui faire dire n’importe quoi si notre public n’est pas vigilant.
Encore un autre phénomène qui fausse le résultat d’études
basées sur des sondages ou questionnaires est le phénomène bien connu de l’inversion
de la violence. L’agresseur fait croire à sa victime qu’il est la réelle
victime dans la situation (c’est elle qui le provoque, le pousse à la frapper,
c’est elle qui est jalouse, le rend dépressif, c’est elle qui le viole…).
Ainsi, il faut considérer l’éventualité qu’une partie des répondants ayant
prétendu être victimes de violence conjugale aient été en réalité des
agresseurs. Il s’agit ici de la limite du présupposé féministe selon lequel
toute victime de violence sexuelle ou conjugale doit être crue sur parole.
Finalement, il faut s’assurer que capter toutes les formes
possibles de violence conjugale, c’est-à-dire pas seulement les violences
physiques. La violence conjugale est sexuelle, psychologique, économique,
physique et bien plus, une réalité qui se reflète mal dans un article sensationnaliste
de quelques lignes.
En bref
Les études qui mesurent la violence conjugale selon la
qualification juridique plutôt que selon les conséquences, qui ne s’intéressent
pas à la fréquence des violences, qui ignorent le contexte conjugale ou encore
qui ne distinguent pas les mots employés par les hommes et par les femmes ne
peuvent tout simplement pas servir à appuyer le genre de prétention que les
groupes masculinistes mettent de l’avant depuis des décennies, soit que les
femmes seraient autant sinon plus violentes que les hommes. Quel que soit l’enquête
utilisée, une évaluation précise de la prévalence de la violence conjugale est
impossible dans une société ou le sujet demeure aussi tabou et incompris. Même
si les statistiques sont utiles dans une certaine mesure, il faut s’assurer de
la méthodologie employée avant de les valider et, bien entendu, les tester face
au bon sens et à notre expérience de terrain. Dans un monde où les hommes sont
socialisés à être violents envers les femmes, et où les femmes sont socialisées
à être passives et pacifiques, ce n’est pas demain la veille que les femmes
seront aussi violentes que les hommes.
Cet article est en partie basé sur cette étude et sur une présentation au CIRFF 2015 de Christelle Hamel.
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