Faire la grève de l'amour
Je suis une célibataire endurcie. Enfin, pour être honnête, ça fait moins de
deux ans que je n’ai pas vécu de relation amoureuse. Mais il faut dire qu’aux
yeux de Hollywood, c’est assez pour faire de moi un personnage pathétique. Du
genre : je cours tous les matins avant le travail (I wish!), je suis un peu tyrannique au travail, je me sens
terriblement seule et mon cynisme cache un désir secret d’être ramenée à la vie
par un blond séducteur. Vous connaissez la suite.
Du coup, mon célibat est une pathologie. Et puisqu’on ne peut concevoir que je n’en souffre pas atrocement, on en cherche désespérément la cause. Je suis pourtant de bonne famille et j’obtiens facilement la note de passage à l’examen de conformité aux standards de beauté patriarcaux. Alors, se demande-t-on, pourquoi suis-je célibataire? C’est une question intéressante, mais peut-être que je devrais commencer avec les raisons qui n’expliquent pas mon célibat :
Du coup, mon célibat est une pathologie. Et puisqu’on ne peut concevoir que je n’en souffre pas atrocement, on en cherche désespérément la cause. Je suis pourtant de bonne famille et j’obtiens facilement la note de passage à l’examen de conformité aux standards de beauté patriarcaux. Alors, se demande-t-on, pourquoi suis-je célibataire? C’est une question intéressante, mais peut-être que je devrais commencer avec les raisons qui n’expliquent pas mon célibat :
-
parce que
je ne m’épile pas (théorie de mon père)
-
parce que
je suis laide/lesbienne (théorie des trolls masculinistes)
-
parce que
les gars n’aiment pas les féministes (théorie des antiféministes bienveillants)
-
parce que
je suis trop difficile (théorie d’à peu près tout le reste du monde)
Eh bien non! Le célibat
n’est pas un « manque » dans ma vie, et la raison pour laquelle je le
vis, c’est *roulement de tambours* parce que je l’ai choisi *soupirs horrifiés*. Mon célibat est politique et
féministe : c’est bel et bien l’aboutissement d’une réflexion sur la
façon dont je veux vivre mes valeurs. Être
célibataire, c’est en fin de compte faire la grève du couple, et, puisque
c’est là notre rôle par définition, c’est aussi faire la grève de mon
« devoir » et de ma « nature » de femme.
Dans ce texte, j’ambitionne
de justifier l’existence, voire la pratique, du célibat politique, expression
que je propose par analogie au « lesbianisme politique ». À noter que
mon analyse concerne avant tout la construction hétéropatriarcale du couple,
bien que certains enjeux puissent se retrouver, peut-être dans une moindre
mesure, dans les couples lesbiens.
L’acte de résistance
Il n’y a rien à dire
contre l’amour – après tout, il parait que personne n’est contre la vertu. Mais
qu’est-ce que l’Amour avec un grand A? Une affection, une intimité, une
exclusivité et surtout une panoplie de gestes de sacrifice qu’on pose
spontanément, sans rien espérer en retour. Parce que l’amour se donne et qu’il
exige de se mettre au deuxième plan. Quand on creuse un peu, les problèmes
sautent aux yeux. D’une part, l’amour
n’est envisageable que s’il est librement choisi. Même les histoires de
génies vous le confirmeront : on ne peut pas forcer une personne à être
amoureuse. Or, il est certain qu’avec toutes les pressions au couple que les
femmes subissent, l’amour romantique est contraint, donc suspect. Qu’on pense
au nombre de fois où on m’a suggéré d’utiliser un site ou une application pour
faire des rencontres. Qu’on pense au nombre de films qui « finissent
bien », où la fin heureuse est par définition la réalisation du couple que
le public attendait depuis les premières minutes. Qu’on pense que le couple est
un symbole de réussite sociale : un couple stable est un accomplissement,
et plus il dure, plus on peut en être fière, comme si compter les mois mesurait
le bonheur. Qu’on pense qu’une femme célibataire est une vieille fille – parce
qu’on ne devient adulte qu’en se mariant. Qu’on pense qu’une femme seule qui ne
couche pas est frustrée, et qu’une célibataire qui couche est une salope. Qu’on
pense que demander des nouvelles d’une personne qu’on n’a pas vu depuis
longtemps commence par : « pis, t’es-tu fait un chum? ». Qu’on
pense que « briser un couple » est un crime social, comme si les gens
s’appartenaient. Je pourrais continuer longtemps, mais je crois que ces
quelques exemples suffisent à démontrer que penser que le couple est un choix est naïf. Si aimer romantiquement
n’est pas un choix, comment peut-on en justifier les sacrifices? Les féministes
ont l’habitude d’être critiques face à ce que leur impose le patriarcat, et d’y
résister – pourquoi penser le couple hétéropatriarcal différemment?
Donnant-donnante?
![]() |
| [Description d'image: visage d'un homme faisant de l'ombre à celui, derriere lui, d'une femme] Illustration de Raphaëlle Bruneau-Arbour |
Notre éducation nous
conditionne à ne nous voir qu’en « moitié » (« ma douce
moitié », tu parles d’une insulte!), ce qui m’amène à un autre problème
fondamental que pose l’Amour. Puisque l’amour se mesure en sacrifices (la
figure du romantisme n’est-elle pas de se battre en duel, de risquer sa vie à
combattre un dragon ou un adversaire, ou, d’un œil plus moderne, de se jeter
devant la balle d’un fusil pour protéger l’autre?), il est primordial qu’il
soit donnant-donnant[e]. En effet, pour s’assurer que l’amour soit choisi, il
faut prétendre y gagner plus qu’on n’y perd – sinon, pourquoi l’avoir choisi? Ainsi,
on n’aura pas de mal à concevoir qu’un couple dans lequel la même personne fait
toujours les sacrifices n’est pas sain. S’il y a un perdant, le couple devient
suspect. Or, justement, il est plus probable qu’il y ait une perdante. Je
pourrais parler du couple qui se transforme en famille et devient le lieu de
travail non salarié – c’est-à-dire d’exploitation –, mais je n’aurai même pas
besoin de mobiliser le modèle de couple pourvoyeur-ménagère qui, bien que
typique, apparait de plus en plus comme archaïque. Les filles apprennent à
donner, à partager, à prendre soin des autres dès leur enfance. Les femmes
manquent d’ambition, sacrifient leur carrière à leur famille, croisent les
jambes pour laisser de la place aux manspreaders,
se taisent pour laisser parler les mecspliqueurs… En réalité, les femmes apprennent à s’effacer. Si,
comme féministes, nous désapprenons l’effacement de soi, en valorisant
l’ambition, en apprenant la parole publique et en mettant, sinon nous, au moins
nos sœurs à l’avant-plan, le combat est tout autre dans la sphère privée. Ce
constat n’est pas nouveau : combien de militantes ont abandonné la famille
comme terrain de lutte pour se concentrer sur l’extérieur? Nous portons plus
difficilement nos luttes entre les murs de notre maison – tout comme nos alliés
crient fort dans nos manifestations sans pour autant faire la vaisselle en
rentrant –. Ainsi, les féministes ne
sont pas à l’abri du couple inégalitaire, voire malsain, dans lequel le
partenaire profite, inconsciemment peut-être, de cette socialisation qui nous
apprend à dire oui sans réfléchir et à donner sans compter. Malgré mon
apprentissage féministe, je sais que je ne me suis pas entièrement défaite des
effets de cette socialisation, que j’ai tendance, comme le font aussi mes
amies, à m’effacer dans le couple, à disparaitre et à me consumer entièrement
dans ce devoir appris d’aimer.
Parce que ne pas tout
donner nous rend « égoïstes », parce que ne pas aimer romantiquement
nous rend « aigries », j’ai
fait le choix féministe et politique de refuser de m’effacer. Après tout,
exister au premier-plan de sa vie, exister sans s’effacer derrière un homme ne
peut être autre chose qu’un acte politique de résistance. Refuser le devoir du
sacrifice, c’est me donner de la valeur en tant que personne, plutôt que de
chercher cette valeur dans la mesure des sacrifices que je ferais pour un
homme, sous prétexte que « c’est ça l’amour ».
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