Downton Abbey: l'antiféminisme d'aujourd'hui dans un décor du 20e siècle
Downton Abbey se classe bonne dernière dans mon Palmarès des séries féministes, qui répertorie 23 séries que j’ai visionnées de la plus à la
moins féministe. Puisque la série est généralement considérée comme
relativement féministe, car à priori centrée sur des femmes « fortes »,
plusieurs fans sont surpris.es de mon classement. Mais ne paniquez pas! Comme
le rappelle Anita Sarkeesian à chacune de ses vidéos : « As always,
remember that it is both possible and even necessary to be critical of the
media we enjoy » (comme toujours, souvenez-vous qu’il est possible et même
nécessaire d’être critiques des médias qu’on apprécie). Je ne cherche pas à
vous convaincre que cette série est ennuyante (bien qu’elle le soit à mon
avis), mais je m’intéresse plutôt à expliquer ce qui en fait une série
antiféministe. Sachez que je n’en ai enduré que deux saisons – il n’est pas
impossible (mais tout de même improbable) que la série fasse un 180 degrés dans
les saisons subséquentes.
Les trois sœurs :
une entrée en la matière presque féministe
La sœur de Mary, Sybil, est présentée comme résolument
féministe. Activiste, elle se rend à une manifestation pour le suffrage
féminin, elle a des idées libérales, elle s’intéresse à la mode moderne. Encore
une fois, le sujet est rapidement balayé sous le tapis. Blessée lors de la
manifestation (mais sauvée par un homme), la fille rebelle reçoit ce qu’elle
mérite pour avoir désobéi à son père et n’y retournera plus. L’arrivée de la guerre
lui enlève également toute idée politique, et la transforme en une infirmière
attentionnée qui voit bien que la souffrance des hommes relègue les luttes
politiques des femmes à une pacotille.
Finalement, la troisième sœur, Edith, est un personnage presque
intéressant qui finira par conduire un tracteur! Son univers est cependant –
comme celui de Mary – centré sur le fait de se trouver un mari. Certes, c’est
compréhensible pour l’époque. La série aurait pu en faire une critique des
contraintes importantes sur la vie de femmes qui n’ont aucun moyen de subvenir
à leurs besoins autrement qu’en se mariant (à titre comparatif, Reign, troisième dans monclassement, présente également des femmes qui font tout pour acquérir un statut
via le mariage mais en critique la nécessité). Au lieu de cela, Edith est vue
comme capricieuse, niaise, et surtout mesquine. En fait, Edith et Mary ont une
horrible relation. Plutôt que d’exploiter une sororité solidaire et positive,
la série les présente comme des rivales. Elles sont tellement « bitch »
(c’est ainsi que la série les présente), qu’elles feront tout pour saboter la
vie amoureuse de l’autre. Alors que les films et séries nous présentent
généralement deux femmes qui aiment le même homme et deviennent de jalouses
sorcières, ici Mary n’a aucun intérêt dans le prétendant de sa sœur – elle va
ruser pour les séparer dans le seul but de rendre sa sœur malheureuse.
Salopage
La série commence avec un épisode tout à fait
invraisemblable où Mary « perd sa virginité » dans une aventure d’un
soir… et où son amant meurt pendant l’acte. Très dramatique, cet épisode la
hante pour le reste de la série, car le salopage (slut shaming) est très présent dans la société de l’époque. La
série manque une occasion de faire une critique de ce salopage en le
dépolitisant entièrement et en utilisant une scène aussi ridicule. Un moment
positif intervient lorsque Mary, torturée, « avoue son crime » à un
amoureux en espérant qu’il la pardonne, et qu’il lui fait remarquer qu’il n’y a
rien à pardonner. Le problème n’est pas tant que le salopage est utilisé de
manière sexisme, mais plutôt que le grossissement démesuré de cette expérience
sans critique politique la rend simplement exaspérante.
Le handicap
Avec un personnage handicapé et une guerre qui se prépare,
Downton Abbey est l’occasion rêvée pour présenter une image positive du
handicap qui est si rare au cinéma (Switched
at Birth, qui arrive deuxième dans mon classement, y parvient). Encore une
fois, le début de la série est prometteur : un nouveau serviteur, M.
Bates, arrive à Downton. Il boîte et se sert d’une canne – tout le monde est
donc convaincu qu’il ne réussira pas à faire son travail et qu’il sera toujours
encombrant. La série réussit à présenter ces préjugés comme injustes, et
finalement M. Bates se montre tout à fait compétent.
[Les deux paragraphes
suivants révèlent des éléments clés (quoique prévisibles) de la deuxième
saison]
Par contre, le validisme écœurant de la deuxième saison
suffit à déclasser la série. Matthew, l’héritier de Downton, est blessé à la
guerre. Le diagnostic tombe comme une bombe et sonne le glas de Matthew et du
domaine : le jeune homme est paralysé et devra se déplacer en fauteuil
roulant. Il en devient immédiatement inapte à se marier : comme
pourrait-il imposer à une femme un tel fardeau? Matthew explique à sa fiancéé qu’il ne l’épousera pas, car elle ne pourrait pas avoir d’enfants – d’accord,
on comprend le drame que cela représente à l’époque – mais surtout pas de
sexualité! Parce que bien sûr, tout le monde sait que les personnes handicapées
n’ont aucune sexualité, et que sexe = pénétration!
Mais le miracle se produit. Lorsque sa douce trébuche et
menace de tomber, Matthew se lève d’un bond et le voilà « déshandicapé »!
Comme quoi le handicap « c’est dans la tête », et avec un peu de
motivation (et une demoiselle en détresse), tout le monde peut marcher! Tout le
monde est soulagé – le docteur le confirme : Matthew pourra « avoir
une vie ». Non, même pas « avoir une vie normale », mais
carrément avoir une vie.
Le viol romantique
Un autre épisode extrêmement prévisible et sexiste est
celui où le Lord du domaine – marié – s’éprend d’affection pour une domestique.
On les voit tourner l’un autour de l’autre, jusqu’à ce que finalement ils s’embrassent.
Sauf que voilà : il ne « l’embrasse » pas, il lui saute dessus,
sans aucune vérification du consentement. On voit clairement une agression
sexuelle (sans même rentrer dans le problème du déséquilibre de pouvoirs). Or,
celle-ci est présentée comme extrêmement romantique. Lord Grantham s’excuse, et
part en courant. La femme s’empresse de lui crier qu’elle le pardonne.
Rapidement, Lord Grantham réalise qu’il a fait une erreur
lorsque sa femme s’excuse de ne pas lui accorder suffisamment d’attention (ce
qui explique son infidélité). Heureusement, la servante (qui a eu toute la
misère du monde à décrocher l’emploi parce qu’elle est mère célibataire)
démissionne dès le lendemain – elle ne gênera plus.
Par ailleurs, le rapport sexuel qui change la vie de Mary est
très clairement un viol. Mary dit « non » de façon très explicite et
à plusieurs reprises. Cependant, la série le présente finalement comme
consentant, car c’était « un non qui veut dire oui ». Bonjour la
culture du viol!
L’homosexualité
Downton Abbey ne présente qu’un seul personnage gai – et c’est
le plus cruel et le plus détestable de la série. Ses « relations
amoureuses » durent un grand total de trois minutes, avant que les hommes
dont il est épris ne meurent tragiquement. Mais il n’est pas trop dérangé par
une quête d’amour, puisque tout ce qui l’intéresse c’est le pouvoir et l’avancement
social. Il n’hésite pas à draguer une jeune fille innocente simplement par
cruauté.
Autres clichés sur la
sexualité
La grossesse non désirée pour punir la servante qui ose
coucher avec un soldat est présente. On retrouve aussi le cliché de la fausse
couche parce que la femme – accrochez-vous – glisse et tombe par terre en
sortant du bain. Tout le monde sait que les femmes enceintes sont extrêmement
fragiles! Avec tous ses stéréotypes, la série est extrêmement prévisible.
Violence conjugale
La série montre une relation violente de façon relativement
critique. La femme n’est pas présentée comme faible ou impuissante, mais plutôt
comme prisonnière de la situation dans laquelle est se trouve. Cependant, au
dénouement de cette relation, on est amené.e.s à comprendre que c’est
simplement « parce qu’il l’aime » et que la femme est coupable de ne
pas avoir assez aimé l’homme violent. Lorsqu’iels se séparent, c’est elle qui s’excuse
et lui souhaite de se trouver une meilleure femme.
La série utilise aussi le narratif de l’homme faussement
accusé d’avoir tué sa femme. L’homme est présenté comme innocent (cela pourrait
changer avec le développement de l’histoire, mais au point où j’en suis son innocence parait évidente à la spectatrice) – c’est sa femme qui était
manipulatrice, violente, cruelle, et qui continue à le « faire chier »
même dans la mort. Lorsqu’on connait la prévalence de la violence conjugale et
du féminicide, ce cliché du « bon gars » qui est une victime du
système (alors qu’au contraire, la violence envers les femmes est largement
impunie) est plutôt dérangeant.
L’argument de l’époque
On me répondra sûrement que cette série est sexiste mais que
« c’est l’époque ». Inutile de rappeler que les séries qui se
déroulent dans un siècle précédant ont tout de même été réalisées ce siècle-ci.
Les femmes fortes existaient avant 1980, il n’y a donc rien d’extraordinaire à
ce qu’un personnage féminin d’une série historique ait de la personnalité.
Certes, certains éléments de la série s’expliquent par l’époque – par exemple,
l’importance du mariage pour les personnages féminins – mais le sexisme que je
relève est un choix tout à fait contemporain. « Romantiser » le viol,
déshumaniser les personnages handicapés, présenter les femmes comme des rivales
jalouses et immatures et évacuer rapidement tout discours en lien avec le
suffrage féminin sont des choix de la réalisation qui rendent cette série
extrêmement antiféministe. Je n’en recommande pas le visionnement; cependant,
si la série vous accroche tout de même, il est toujours préférable d’être
conscient.e.s des éléments problématiques des médias que l’on aime et consomme.
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