Les féministes sont-elles moralisatrices?
C’est du moins ce qui semble se dégager des critiques que reçoivent de nombreuses penseuses féministes. Pas plus tard qu’aujourd’hui, deux personnes sont venues commenter mon plus récent article en l’accusant d’être moralisateur, à grand renfort de comparaisons religieuses. La foudre de Dieu pour les pauvres pécheurs, et la foudre des féministes pour les pauvres sexistes : du pareil au même.
Pour vous donner un peu de contexte, mon plus récent texte invitait les féministes à être attentives à différents
signes pouvant indiquer que leur relation avec un homme interférait avec leur
féminisme. La plupart des féministes sont éduquées à reconnaitre les relations
malsaines et la violence conjugale. Mon intention était donc de mettre en lumière
des comportements moins évidents, moins problématiques sur le plan individuel, mais montrant une priorisation de l’amour d’un homme sur la solidarité entre femmes.
Pour les femmes qui voudraient que leur féminisme demeure intact et que leurs sœurs
demeurent leur priorité, l’article devait permettre un autodiagnostic de leur
relation. En quelques jours, cet article est devenu mon plus populaire depuis
la création de mon blogue – c’est-à-dire qu’il a été plus lu que 90 autres
articles de ma plume. Je ne veux pas tirer de conclusions hâtives, mais j’aurais
tendance à penser que plus d’une femme ont trouvé mes conseils utiles…
Il n’est pas difficile de comprendre qu’un
tel texte puisse déranger. Une femme qui a une vie en dehors de sa relation
amoureuse avec un homme est par défaut dangereuse. Si elle remet en question l’amour
hétéroromantique censé la rendre « aveugle », elle transgresse les
attentes propres à sa condition de femme. Je ne m’étonne donc pas d’avoir reçu
des commentaires négatifs. Pourquoi,
cependant, la critique consiste-t-elle à m’accuser d’être moralisatrice? En
quoi cette accusation relève-t-elle du sexisme?
Moralisatrice?
Seulement si j’ai raison!
La personne qui me reproche d’être
moralisatrice plutôt que d’avoir « le bon argumentaire » a elle-même recours
à un argument assez pauvre. Elle ne me dit pas que j’ai tort dans ma position.
Elle ne démontre pas que la culture hétéroromantique n’est pas telle que je la
décris. Elle ne cite pas un autre courant de pensée, ni ne relève des sophismes
dans mon texte. Bref, elle ne remet pas en question la validité de ma position,
mais déplore uniquement que j’incite d’autres à me suivre. Mon opinion est
valide tant qu’elle est mienne, mais je ne devrais pas tenter d’en convaincre d’autres
femmes. Comme les femmes sont incapable de réfléchir par elles-mêmes [veuillez
noter le sarcasme], elles ne prendront pas mon texte comme un argument ou un
outil, mais comme une injonction. C’est donc le résultat et non le contenu de
mon raisonnement qui est attaqué.
Mais pourquoi des femmes se sentiraient-elles
« sermonnées » par mon texte? Pourquoi se sentiraient-elles obligées
de me suivre? Je n’ai aucun pouvoir sur mes lectrices. Forcément, si elles
adoptent la même position que moi à la lecture d’un de mes textes, c’est qu’il
a dû être convaincant.
On m’accuse
d’être moralisatrice parce que j’ai raison – non
pas raison « dans l’absolu » (si tant est qu’une telle qualification
soit possible), mais raison aux yeux de mon public. Lorsque Roosh V argumente pour la légalisation du viol, personne ne l’accuse
d’être « moralisateur ». Lorsque je présente des arguments
démontrant qu’il est logique d’être végane, on m’accuse d’être
moralisatrice à défaut de pouvoir se convaincre soi-même que manger de la
viande soit un choix possible à rationnaliser.
La morale a deux connotations : elle
est bonne, et elle est dévaluée par rapport à la loi ou la logique. On oppose
donc la morale à l’immoralité (la position de Roosh V n’est pas morale) ainsi
qu’à la loi (il ne faut pas légiférer sur la sexualité parce que cela serait
moralisateur). Le premier échec de la critique qui me reproche d’être moralisatrice
est donc de reconnaitre que ma position est bonne – il est effectivement important que les
femmes gardent leurs valeurs, leur libre-arbitre et le contrôle de leur vie
lorsqu’elles sont en couple.
Moralisatrice?
Surtout si je suis femme
Le deuxième problème de l’accusation de « moralisation »
est d’être empreinte de sexisme. Je ne dis pas que les hommes ne sont jamais
accusée d’être moralisateurs, mais que c’est un reproche que l’on fait plus
aisément aux femmes – surtout aux femmes qui s’intéressent aux « choses de
femmes » comme le féminisme. Ainsi, le débat sur la prostitution/le
travail du sexe, qui est le parfait exemple d’un débat divisant des penseuses
féministes qui ont coulé leurs arguments respectifs dans des milliers de pages,
est réduit à une question de moralité. Si on est « contre » la
prostitution, on est moralisatrice. Si on est « pour », on n’a pas de
morale. Le reste est rapidement évacué.
Les hommes ont la loi, l’argument, la
logique. Les femmes ont la morale, l’émotion, l’intuition. Ce n’est pas un hasard. C’est le mythe de la neutralité masculine.
Pourtant, si notre raison se guide sur l’éthique
– si l’on s’efforce de prendre des décisions rationnelles en fonction de nos
valeurs elles-mêmes réfléchies –, la distinction logique/morale est plus ténue
qu’on le pense. J’invoquerai à nouveau l’exemple de mon véganisme : pour
moi, c’est l’aboutissement d’une réflexion profonde et un mode de vie
totalement logique – si bien que j’ai parfois de la difficulté à comprendre les
personnes omnivores et végétariennes, bien que je l’aie été il y a à peine
quelques années. Parallèlement, mes valeurs antispécistes sont importantes pour
moi, et si je consommais un produit animal, je jugerais que j’ai commis une
faute morale. La morale et la logique s’alimentent mutuellement : la
morale transforme la logique en action. En réalité, toute personne qui réfléchit
désire que le fruit de sa réflexion se transforme en action : rares sont
les personnes qui ne pensent que pour penser, et encore plus rares sont celles
qui prendront la peine de partager leurs réflexions sans espérer qu’elles
donnent lieu à des changements chez les personnes qui les écoutent.
S’il est artificiel de séparer l’argument
de la morale, où peut-on trouver la propension à traiter les féministes de
moralisatrices, si ce n’est dans le sexisme? Prenons Kant comme exemple extrême :
un penseur qui a tiré de ses réflexions des normes éthiques strictes. Pourtant,
on l’étudie à titre de savant, et on n’en parle pas comme on parlerait du pape!
Ce qu’il a écrit est noble, masculin, rationnel, et artificiellement séparé du
vécu. C’est un homme qui joue son rôle d’homme. Mais moi qui suis une femme qui
fait des choses de femmes, je suis plus moralisatrice qu’un homme qui est le
plus connu pour avoir édicté un système de règles morales!
Moralisatrice…
parce que ça fait mal
Il me vient une autre raison pour laquelle
le reproche de la moralisation – ou une proche variante – est utilisé contre
les féministes. Je pense à toutes les fois où l’on m’a accusé d’être « paternaliste ».
Parce que je théorise sur le célibat politique, il parait que j’oblige
les femmes à se contenter de la compagnie des chats. Parce que j’écris sur les
manières dont le patriarcat rend les femmes vulnérables à la violence des
hommes, il parait que j’infantilise les femmes.
M’accuser
d’être paternaliste est doublement dommageable. Premièrement, en me reprochant
de faire exactement ce que je reproche au sexisme, il tente de me convaincre
que je « nuis à ma cause ». Comme j’en ai déjà parlé brièvement, pour une féministe qui consacre sa vie à sa cause, être
accusée de lui nuire est un des coups qui fait le plus mal – et les
antiféministes s’en sont rendu compte. Que pourrais-je imaginer de pire pour
mes écrits que d’opprimer davantage les femmes? Quelle tactique pourrait mieux
me convaincre de cesser d’écrire que celle qui me fait penser que je suis
contre-productive? Lorsque les masculinistes échouent à nous faire taire par la
menace sexiste, ils tentent de retourner notre féminisme contre nous.
Deuxièmement,
la personne qui m’accuse de participer malgré moi au sexisme occulte la
véritable cause de l’oppression des femmes. Il est
tellement évident que ce ne sont pas les théories féministes qui empêchent les
femmes d’exercer leur libre-arbitre! Pourtant, on en arrive à l’oublier avec
des parallèles de mauvaise foi entre l’injonction sexiste et le conseil
féministe. Même si le féministe était effectivement fait d’injonctions, jamais
elles ne seraient aussi dommageables que les injonctions sexistes. Quand le
patriarcat a dit « mariez-vous », des milliards de femmes et d’enfants
ont été mariées contre leur gré, des femmes ont été violées au nom du « devoir
conjugal », des femmes sont mortes faute d’avoir pu se séparer d’un mari
violent… Quand une féministe dit « ne vous mariez pas », jamais
aucune femme ne pense que sa vie serait menacée si elle n’obéit pas. Elle
rencontre cette supposée « injonction » et se dit « ce type de
féminisme ne m’intéresse pas », ou bien « voilà une opinion
minoritaire intéressante – peut-être ne devrais-je pas me sentir obligée de me
marier ». Constatez la différence.
J’écris avec la force de mes convictions et
je profite de mes habilités rhétoriques. Si, à cause du ton de mes textes, mon
blogue vous parait trop dictatorial, rien ne vous empêche de passer votre
chemin ou de prendre l’argument avec un grain de sel. Vous n’en mourrez pas.
Alors ne venez pas me dire que lorsque j’écris comme les mots me viennent, je
suis moralisatrice à l’image de l’Église (dont l’objection morale à l’homosexualité
TUE TOUS LES JOURS!) ou du patriarcat (dont les multiples injonctions TUENT TOUS
LES JOURS). Au pire, c’est une « moralisation » sans préjudice. Prétendre
autre chose n’est que sophisme et mauvaise foi.
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