Les viols qu’on raconte, et ceux que l’on tait
Je n’ai jamais oublié ces mots d’Andréa
Dworkin, tirés d’un discours donné devant 500 hommes où elle leur demande une
trêve de 24 heures sans viol :
En tant que féministe, je
porte personnellement en moi le viol de toutes les femmes à qui j’ai parlé au
cours des dix dernières années. En tant que femme, je porte en moi mon propre viol. Est-ce que vous vous
rappelez des images des villes d’Europe pendant la peste, quand les charrettes
traversaient les rues et que des gens ne faisaient que ramasser les cadavres et
les entasser dedans ? Et bien, voilà ce à quoi ressemble notre savoir sur le
viol. Des piles et des piles et des piles de corps qui ont des vies entières et
des noms humains et des visages humains.
(Source de la traduction: https://tradfem.wordpress.com/2014/11/15/je-veux-une-treve-de-vingt-quatre-heures-durant-laquelle-il-ny-aura-pas-de-viol-2/)
Que fait-on avec
ce savoir ? On parle. On « brise les chaînes du silence ». On
raconte nos viols. Souvent, c’est tout ce qu’on peut faire, et c’est déjà
beaucoup. Parfois, on ne sait pas trop pourquoi on raconte, mais on raconte
quand même. Il parait que c’est la bonne chose à faire.
J’ai raconté mes viols des dizaines de
fois, me surprenant parfois moi-même à en parler comme si je racontais le
contenu de mon déjeuner. Je n’ai pas
peur de parler de viol. Si on me pose la question, je réponds. Si la
conversation s’y prête, je raconte. J’ai raconté mes viols cent fois, et je les
ai tus cent autres. Aujourd’hui, je désire partager ces moments avec vous.
Première
fois
La première fois que je n’ai pas raconté
mon viol était en novembre 2013. La culture du viol était sur toutes les lèvres
à mon école après que le journal étudiant ait publié une « blague »
de viol. Les représailles féministes se sont traduites en un numéro spécial du
journal dans lequel près de 20 étudiantes ont raconté leur viol. J’ai voulu participer
à l’effort de guerre, mais je n’avais rien à écrire. Ce que j’avais vécu n’avait
pas sa place au milieu des témoignages des femmes qui avaient « vraiment »
été violées. J’ai lu chacun des témoignages jusqu’à faire trembler les pages
entre mes mains glacées, mais je n’ai pas raconté.
J’ai le très vague souvenir – peut-être
bien fantasmé – d’avoir envoyé une copie du journal à mon agresseur. Si j’avais
raconté, m’aurait-il reconnue?
Deuxième
fois
J’ai « tweeté » mon viol lors de
la campagne AgressionNonDénoncée. C’était facile : presque personne de mon
entourage ne me suivait sur Twitter. Nous étions des milliers à le faire. J’ai
(micro)raconté pas pour moi mais pour nous. Raconter fait d’une femme toutes
les femmes. Raconter fait de nous un
mouvement. En novembre 2014, j’ai ressenti un devoir de raconter qui ne m’a
jamais quittée : on raconte pour
soi, mais aussi pour les autres.
Un ami a vu passer mon tweet et est venu m’en
parler. Ça m’a mise mal à l’aise. Qu’est-ce qu’on est censée dire à une
personne « désolée » qu’on ait été violée?
Troisième, quatrième, cinquième, quarantième fois
J’ai écrit un long texte sur mon viol à l’été
2015 sur le blogue de Je suis indestructible. J’ai publié mon texte anonymement.
Celui-là, je l’ai écrit pour moi. Je l’ai écrit des dizaines de fois dans ma
tête avant de l’écrire à l’écran en une nuit. Je l’ai écrit pour le sortir de
ma tête. « For closure »,
comme on dit en anglais. Je l’ai écrit d’une traite, en l’oubliant à mesure, et
j’ai tourné la page.
J’écris souvent la nuit des choses que je
ne veux pas lire le matin. Même aujourd’hui, en retrouvant le lien pour
vérifier la date, je n’ai pas voulu le relire. La blogueuse en moi se demande étrangement
si c’était un bon texte.
J’ai listé mes doléances pour m’assurer qu’elles
avaient vraiment eu lieu – n’avais-je pas après coup imaginé le portrait d’un
monstre? La culture du viol, c’est en arriver à douter de soi-même. Non :
ça, et ça, et ça, je ne l’ai pas rêvé. La mémoire est un drôle d’organe.
La
fois suivante
J’ai raconté mon viol sans vraiment le
vouloir à un gars qui m’avait posé une question un peu trop directe. « Wow.
C’est un peu personnel comme question. » Je n’étais pas obligée de
répondre. Mais pourquoi refuser de répondre, alors que j’étais fière de ne pas
avoir honte? J’ai répondu.
J’ai vu sur son visage que j’étais la
première. Il a paru désolé. Je crois qu’il était plus mal à l’aise que moi. J’ai
eu un peu pitié : « Ce n’est rien. Ça arrive à tout le monde. Ben, à
toutes les femmes ». Drôle de logique, mais c’est effectivement le cas. Le viol serait extraordinaire s’il n’arrivait
pas à chacune d’entre nous. J’ai envié sa naïveté. Je lui ai appris que
toutes les femmes qu’il aimait avaient la même histoire sur le bout de la
langue.
Étrange
comme hommes et femmes se côtoient tout en vivant sur différentes planètes.
La
deuxième chance
La culture du viol a refait surface à mon
école après l’affaire Ghomeshi. Cette fois-ci, j’ai été plus impliquée dans la
coordination d’un numéro spécial du journal étudiant sur le viol. Cette
fois-ci, je ne pouvais pas ne pas participer. J’ai raconté anonymement. J’étais
déjà la féministe de service de mon école, et sur le point de graduer : j’aurais
pu signer de mon nom. Je ne l’ai pas fait parce que je ne voulais pas que mes
profs sachent. J’ai même écrit dans ma deuxième langue.
Une amie m’a reconnue quand même. On n’est
jamais tout à fait anonyme.
La
pire fois
On a beau s’entourer des féministes les
plus convaincues de la province, éliminer les machistes de ses réseaux et parler
si souvent de féminisme que les antiféministes nous évitent comme la peste,
notre famille n’évolue pas de la même façon. À ce stade-ci, j’ai décidé d’éviter
le sujet du sexisme dans les conversations avec ma famille. Ça fait trop mal.
Ça fait mal de voir la culture du viol au cœur de ma famille, ça fait mal de ne
pas pouvoir s’isoler pour pratiquer le self
care, et ça fait mal de ne pas être prise au sérieux. Près de 200 000 visites
sur mon blogue pourraient mener à croire que mes opinions ont de la valeur,
mais dans ma famille je suis encore la petite fille qui traverse une drôle de
phase.
Malgré tout, il n’est pas toujours possible
d’éviter le sujet. La plupart des hommes
ne comprennent toujours pas une phrase aussi simple que « je ne veux pas
avoir cette conversation ». Des fois, on sent qu’on n’a tout simplement
pas le choix de se rendre vulnérable pour la cause, de « débattre »
en vain juste au cas où il pourrait comprendre.
Une fois, j’ai essayé d’expliquer la
culture du viol à un membre de ma famille. Quelqu’un qui n’avait jamais entendu
une femme raconter un viol. Qui refusait de croire que presque toutes les
femmes de mon entourage avaient été violées : « toi, je te crois,
mais ces femmes, je ne les connais pas ». Qui n’arrivait pas à comprendre
que la violence conjugale, ce n’étaient pas que de coups, et que le viol, ce n’était
pas que des fonds de ruelle et des fusils braqués sur la tempe. Alors, j’ai
raconté à moitié. Il a demandé des détails. Il y a cette obsession chez les hommes des détails, comme si raconter
les détails sordides rendaient les femmes plus « crédibles ». J’ai
raconté pour la première fois à une personne de ma famille. À une personne non
féministe. C’était mon récit le plus difficile.
J’ignore si cela a servi à quelque chose. Je
ne pense pas revenir à cette conversation.
La
dernière fois
Cela fait plus de deux ans que je tiens un
blogue féministe. Le sujet du viol revient continuellement. Périodiquement, je
passe proche de raconter. J’utilise un « nous » au lieu d’un « elles »
pour avouer à moitié. Je raconte discrètement. Étrangement, cela ne me dérange
pas que le monde sache que j’ai été violée. Mes ami.e.s le savent déjà. C’est
ma famille qui me retient. 110 articles plus tard, j’ignore si mon père lit
toujours mes textes. C’est en pensant à lui que je me censure.
Chaque
article sur le viol, c’est un viol que je tais.
En terminant ce texte, je ne sais toujours
pas si je le publierai sur mon blogue – ce que vous savez déjà si vous lisez
ces lignes. La dernière fois, c’est aujourd’hui : la fois où j’ai raconté,
ou celle où je me suis tue?
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