Alliés masculins: féministes ou proféministes?
À mon premier contact avec le
débat féministe versus proféministe,
pour désigner un homme sympathisant / participant à la cause féministe, j’ai
trouvé que ce n’était pas seulement jouer avec les mots, mais carrément jouer
avec les syllabes. Si c’est votre avis, détrompez-vous en lisant ces quelques
lignes d’introduction aux théories du proféminisme.
La question de la désignation des
alliés masculins est un sous-aspect de l’ensemble des interrogations concernant
la place des hommes dans le mouvement féministe. Le féminisme a-t-il besoin des
hommes? Un homme peut-il véritablement être féministe? Il s’agit un débat que
je trouve particulièrement intéressant : c’est un des rares sujets de
division des féministes au sujet duquel, même si j’ai choisi mon camp, je
reconnais des arguments valables pour toutes les positions. C’est donc un des
quelques sujets de discussions que vous pouvez aborder en toute sécurité sans (presque)
craindre de me mettre de mauvais poil. Si, au terme de cette initiation, la
question vous parait d’intérêt, il existe une littérature abondante au sujet de
celle-ci. Je recommande particulièrement cet article de Francis Depuis-Déri que
j’ai adoré (mais qui a été très mal accueilli par certains amis alliés), qui
décrit la place des proféministes et met en garde face aux problèmes qu’ils
peuvent apporter.
Féministe
La désignation des alliés du
féminisme par l’étiquette « féministes » témoigne, selon le cas, soit
de l’ignorance de celui ou celle qui l’emploie du débat dont il est ici
question, soit d’une opinion favorable quant à la participation des hommes au
féminisme. Cette position est basée sur plusieurs arguments très pragmatiques.
D’abord, dans notre société, ce
sont encore les hommes qui détiennent toutes les formes de pouvoir –
économique, médiatique, politique, etc. On voit donc l’intérêt de les rallier à
un combat qui pourrait ainsi bénéficier des espaces que la gente masculine
occupe. En bref : on ne peut pas conduire un navire si seulement la moitié
(qui plus est, excluant le capitaine) de l’équipage s’y met. Il y a cependant
quelques nuances à apporter. Cette position suppose que les hommes, les femmes
et tous les autres êtres humains travaillent ensemble, main dans la main. Cette
jolie vision tout juste sortie du pays d’Oz suppose cependant une collaboration
entre individus égaux. Or, cette égalité n’existe pas. La principale crainte du
clan « proféminisme » est donc que les mécanismes genrés d’oppression
et de domination soient reproduits au sein même des lieux de luttes féministes.
C’est une préoccupation légitime quand on sait, par exemple, que les hommes s’expriment
toujours davantage que les femmes au sein des groupes mixtes, alors que les
femmes sont plus souvent interrompues. Malheureusement, les espaces féministes
mixtes n’échappent pas à cette dynamique. En d’autres termes, les alliés
féministes utilisent, consciemment ou non, des mécanismes d’oppression qui les
avantagent. Quelle que soit la place que l’on accorde aux hommes dans le
mouvement féministe, personne ne les veut au siège du conducteur, et je suis
sûre que l’image d’un courant dominé et dirigé par une majorité d’hommes n’enthousiasme
personne.
Un autre aspect problématique
de la mise au service de la cause du pouvoir institutionnel des hommes est la
légitimité de ce pouvoir. Comme l’explique Dupuis-Déri dans son article
précité, les luttes féministes passent par l’autonomisation (empowerment) des femmes, qui doit
nécessairement s’accompagner de la « désautonomisation » (disempowerment) des hommes. Les hommes
et les femmes, en tant que collectivités, ont des intérêts irréconciliables,
dans le sens où tout pouvoir gagné par les femmes est, en contrepartie, perdu
par les hommes en termes de pouvoir d’oppression. Certaines personnes refusent
la possibilité même qu’un homme puisse souhaiter aider un mouvement qui lui
fera perdre d’importants privilèges. Me considérant moi-même alliée de luttes
de libération de groupes dont je ne fais pas partie, je peux admettre qu’un
homme puisse, en toute honnêteté et de façon désintéressée, œuvrer pour l’égalité
et l’équité entre les genres. Cependant, il est plus difficile pour cet homme d’admettre
qu’il doit « céder » « sa » place (qui n’est évidemment pas
légitimement sienne), s’il la voit comme le véhicule d’une plus grande égalité.
En encourageant les hommes à utiliser leur pouvoir pour faire avancer la cause,
il ne faut pas perdre de vue que ce pouvoir existe par rapport aux femmes et s’exerce sur elles. Renforcer la
légitimité du pouvoir ou du privilège masculin pourra se retourner contre la
lutte féministe. Un homme féministe accueillera-t-il la perte de sa tribune, de
son siège ou de son poste au profit d’une femme qui ne se définit pas comme
féministe? Ou sera-t-il trop tenté de justifier son avantage par « l’intérêt
du plus grand nombre »?
Une deuxième raison de préférer à
« proféministe » le terme « féministe » découle du grand
tabou qui pèse sur ce dernier. Le mot « féministe » est souvent perçu
comme un mauvais mot, s’affirme avec difficulté et s’accompagne d’une multitude
de stéréotypes (sans parler de l’éternel pourquoi-féministe-et-pas-égalitariste?).
Dans un milieu peuplé de non-initiéEs, l’appellation proféministe sera
probablement perçue comme un moyen de distanciation. Je suis « allié »;
je suis « sympathisant »; je suis « proféministe » : cela
évoque une sympathie, mais pas un engagement ou une participation active.
Sachant que les hommes ne seront pas taxés de lesbiennes hystériques et
frustrées, il peut être utile de profiter de leur tribune pour briser le stigmate associé au terme féministe.
Proféministe
Les partisanEs de l’appellation « proféministe »
conservent généralement un certain scepticisme face à l’implication des hommes
dans le féminisme. Je pourrais écrire (j’écrirai) un autre billet entier sur le
rôle qu’ils doivent alors jouer, mais on peut en faire le résumé (encore une
fois largement inspiré de l’article de Dupuis-Déri) ainsi: les hommes doivent
conserver un rôle d’auxiliaire et non de leader, privilégier le privé (travailler
sur soi) au politique (occuper une tribune), opérer un processus de disempowerment et permettre au féminisme
d’investir les boys’ clubs.
Au-delà de la manière dont les
hommes doivent vivre leur militance féminisme, l’utilisation d’une étiquette
qui les distingue de leurs homologues féminins n’est pas sans intérêt. En tant
que militante, elle m’est utile pour déterminer si un inconnu qui se prétend
allié est conscient des différents problèmes que j’ai déjà abordés. Bien que le
test ne soit pas infaillible, il est possible, en raison de l’association du
terme « proféministe » à la position décrite plus haut, de présumer
qu’un homme qui se désigne ainsi est conscient de ses privilèges et tentera d’éviter
le « langage macho » (mecsplication, interruptions, monopole du temps
de parole, etc.) dans une association mixte. Un des risques de l’implication
masculine est qu’elle ralentisse le mouvement féministe, notamment en faisant
perdre du temps précieux à ses membres (j’en parle dans ma Lettre à toi qui ne connais pas Google). L’appellation proféministe peut au contraire nous faire
gagner du temps dans notre filtrage, car elle témoigne d’une certaine connaissance
des théories féministes (pour tester un allié, je recommande également de lui
demander son avis sur la culture du viol et sur le privilège masculin, et de
renvoyer immédiatement chez lui celui qui prétend que l’un ou l’autre n’existe
pas). Quand on me dit « je suis proféministe », j’entends une
multitude de promesses (je ne prendrai pas de place, je ne mecspliquerai pas,
je m’assoirai à l’arrière…) qui, bien sûr, pourront être brisées, mais qui sont
toujours douces à l’oreille.
Pour finir (il ne s’agit, après
tout, que d’une introduction), si la distanciation vis-à-vis du féminisme peut être un inconvénient, elle peut
aussi avoir son intérêt. Comme je l’ai déjà mentionné, se décrire comme
proféministe donne une impression d’extériorité ou de périphérie du mouvement
féministe. Pour comprendre l’importance qu’elle peut avoir, il faut se rappeler
que les femmes, traditionnellement confinées à la maison, n’ont historiquement
pas bénéficié des mêmes lieux de rencontre que les hommes (les boys’ clubs). Les regroupements
féministes étaient le lieu où les
femmes se réunissaient et décidaient par et pour elles-mêmes, d’où l’importance
symbolique (mais pas seulement symbolique) de leur non-mixité. En plus des
dangers pratiques et matériels de l’ingérence masculine dans les luttes pour
les droits des femmes, il y a une force symbolique à l’idée d’un mouvement qui,
le seul, reste par et pour les femmes. C’est aux féministes de décider au cas
par cas du caractère mixte ou non qui convient à tel ou tel lieu de rencontre
ou événement féministe. Plutôt que de s’y opposer, les proféministes peuvent
reconnaitre la légitimité de la non-mixité et leur rôle de second plan par leur
refus de profiter de l’appellation « féministe » (qui a bel et bien une
connotation positive dans les milieux féministes). Se dire « proféministe »,
c’est aussi contester l’argument selon lequel le féminisme aurait besoin des hommes.
Alors : féministe ou
proféministe?
Que faut-il conclure de tout
cela? Je suggère aux proféministes (j’ai, en effet, choisi mon camp) d’user de
leur jugement et de s’adapter au contexte. Dans les milieux non féministes, et particulièrement
lorsqu’ils sont « entre gars », il est essentiel qu’ils s’affirment
comme féministes afin de populariser cette appellation et de se donner l’occasion
de répondre aux moqueries et aux critiques qui pourront suivre. Si vous êtes la
première personne que votre ami entend se qualifier de féministe, et si vous
trouvez difficile d’assumer les coûts de l’impopularité du mot, dites-vous que
vous aurez rendu plus facile le coming
out d’une féministe. Cependant, dans les milieux féministes (associations
féministes, groupes de soutien ou de réflexion, etc.), les véritables alliés
doivent rendre évidente leur volonté de résister à leurs conditionnements d’oppresseurs
et leur engagement à ne pas chercher à prendre le contrôle de ces milieux.
Les mots sont nos armes les plus
puissantes : il est impératif de s’assurer qu’ils ne se retournent pas
contre nous. Maniée avec soin, l’alternative féministe / proféministe permet de
profiter des avantages de chaque appellation et témoigne d’une attention
particulière accordée à l’étiquetage. « Jouer avec les mots », c’est plutôt
jouer avec l’essentiel.
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