L'autre 50%
Lorsque j’ai décidé d’appliquer pour un stage en droits
humains, plusieurs facteurs sont entrés en ligne de compte au moment de choisir
parmi l’éventail d’options proposées par ma faculté. Certains n’étaient que de
simples préférences, mais une chose était certaine : je voulais travailler
pour promouvoir les droits des femmes. Heureusement pour moi, le stage qui
était à la fois le plus accessible, le seul en français et situé dans un pays
où ma famille a déjà vécu concernait également les droits des femmes. Plus
spécifiquement, les droits fonciers et successoraux des femmes, en particulier
celles infectées ou affectées par le VIH/sida. Après presque deux mois de
stage, j’en suis venue à la conclusion que ma volonté de travailler pour les
femmes n’était pas qu’une simple question de préférences. En réalité, tenir
compte du genre dans le contexte du développement est tout simplement
incontournable. Comme je le disais hier à un collègue à la recherche de
financement, les bailleurs de fonds sont nombreux à exiger que les projets
ciblent les femmes. L’industrie du développement a, semblerait-il, enfin
découvert cet autre 50% de la population mise de côté depuis... toujours?
Quoiqu’il en soit, deux anecdotes vécues cette semaine dans le cadre de mon
stage m’ont confirmé l’importance des questions de genre même dans les domaines
les plus apparemment « neutres ».
Je suis en train de compléter une (imposante) demande de
financement pour un organisme qui appuie des projets visant l’autonomisation
économique des femmes et la promotion de leurs droits. La CONGEH (Coalition des
ONG et OCB du Cameroun œuvrant dans le domaine des Établissements Humains) conduit
depuis plusieurs années le projet de Cliniques de Consultation Foncière (CCF)
pour la réduction des inégalités envers les femmes infectées ou affectées par
le VIH/sida. Ces cliniques offrent des services gratuits d’information, de
consultation et d’accompagnement pour les femmes victimes de violations de
leurs droits fonciers ou successoraux ou désireuses de mieux les protéger. Dans
les communautés où elles sont implantées, les CCF permettent donc aux femmes de
connaitre et de faire reconnaitre leurs droits, en particulier dans un contexte
de VIH/sida. Elles organisent également différentes activités de
sensibilisation communautaire et de plaidoyer auprès des autorités locales et
traditionnelles.
La CONGEH étant un réseau d’organisations, de nombreux
projets sont élaborés par ses membres avec plus ou moins de centralisation. L’un
de ces projets « périphériques » consiste en l’assainissement et l’installation
de latrines dans une communauté, l’objectif étant de favoriser une meilleure
hygiène et notamment de limiter les maladies opportunistes au VIH/sida. Préoccupée
par mon application, je constate qu’il ne cible pas spécifiquement les femmes. Mon
superviseur me détrompe : ce sont les femmes qui portent le fardeau des
soins aux enfants et aux malades. Ce sont elles également qui entretiennent le
foyer familial. Ainsi, tout changement dans la sphère dite privée les affecte
directement. Une hygiène décente améliore grandement leur qualité de vie,
tandis que des enfants ou un mari malade représente un défi supplémentaire à
relever dans leur quotidien déjà surchargé. Si elles sont commerçantes ou
agricultrices, leurs revenus fluctuent selon l’état de santé de leur famille.
Pour moi qui ai cette préoccupation à cœur, c’est un plaisir
de constater que la situation des femmes est prise en compte dans la
planification des activités de la CONGEH. Négliger les questions de genre peut
faire d’une bonne idée un échec. Cela m’amène à ma deuxième anecdote.
S’immerger dans un pays en voie de développement permet de
constater de nombreux problèmes qu’on n’a jamais vécus. D’un autre côté, les
pays dits développés ont beaucoup à gagner en prenant pour exemple leurs
voisins du Sud relativement à certains enjeux. Les préoccupations
environnementales, notamment, semblent intégrées dans le quotidien des
Camerounais-e-s. Cela n’est guère surprenant quand on sait que le gaspillage
des ressources renvoie à des pertes financières et que les pays du Sud
souffrent davantage de l’impact des changements climatiques. Ainsi, l’élimination
des emballages en plastique s’est récemment ajoutée à des pratiques respectueuses
de l’environnement telles l’alimentation sans gaspillage et la réutilisation
des contenants en verre. Plus
précisément, « la fabrication, l’importation et la commercialisation desemballages non biodégradables (plastiques) sont interdites sur l’ensemble du territoire camerounais » depuis le 1er avril – mais certain-e-s ne l’ont pas trouvée drôle. L’interdiction
s’accompagne de systèmes de surveillance et de sanctions; ainsi, même si les
sacs de plastique sont encore parfois utilisés « en dessous de la table »,
la plupart des commerçant-e-s ont usé d’inventivité pour trouver des moyens
alternatifs d’emballer leur marchandise. Les résultats sont parfois assez
surprenants. Par exemple, on a empaqueté mon marché dans des boîtes – on aurait dit que
je déménageais. Le vendeur que je visite tous les matins « emballe »
mon pain dans une feuille manifestement arrachée d’un cahier de rédaction. Il
est également populaire d’enrouler d’une bande de papier les tablettes de
chocolat : sans attaches, c’est à mon humble avis totalement inutile, mais
les vieilles habitudes sont résilientes.
Un pays qui bannit totalement les emballages en plastique,
quand on sait le désastre qu’ils représentent pour l’environnement, ça ne peut
résonner que comme une bonne nouvelle. Or, il y a bien un hic. C’est la
responsable d’une des organisations membres de la CONGEH qui me l’a fait
découvrir. Son organisme vise le renforcement des capacités économiques des femmes,
dont des veuves et des femmes atteintes du VIH/sida (des personnes vulnérables,
donc), par la production et la vente de chips de plantains. Vous savez, celles
qui se vendent dans de petits paquets transparents… en plastique? Cette
activité, dont dépendaient de nombreuses femmes démunies, a donc dû être
interrompue. En raison de la crainte de visites d’inspecteurs environnementaux,
les magasins ont interrompu les commandes. Le plus choquant, c’est qu’il n’existe
aucune production d’emballages conformes (biodégradables) au Cameroun.
Les femmes qui bénéficient des actions de cette ONG sont réellement prises au
piège, et elles ne sont pas les seules. Ce sont les femmes qui préparent et
vendent la plupart des aliments, et la santé de leurs enfants dépend de leurs
revenus. Il semblerait que le gouvernement camerounais ait négligé de tenir compte
des femmes dans son plan à la rescousse de l’environnement.
Les gouvernements du monde résistent à l’ADS (Analyse
Différenciée selon les sexes), « un processus d’analyse favorisant l’atteintede l’égalité [en discernant] de façon préventive les effets distincts sur lesfemmes et les hommes que pourra avoir l’adoption d’un projet ».
De leur côté, les mouvements sociaux (socialiste, nationaliste,
environnementaliste…) ont tous un jour où l’autre laissé tomber les femmes. On
ne peut pas sacrifier les femmes au développement; le développement doit être
réalisé par et pour les femmes. « L’avenir de l’homme est la femme »
disait Aragon. Je n’ai aucun mal à le croire, quand je vois ces commerçantes
déterminées saisir l’ambassade des États-Unis en vue d’organiser l’importation
d’emballages biodégradables. Je n’ai aucun mal à le croire quand j’entends
parler des initiatives que les femmes prennent au sein des communautés et des
sommets qu’elles peuvent atteindre, à condition qu’on croit et qu’on investisse
en elles.
Aider les femmes à réaliser leur potentiel n’est définitivement
pas une préférence. C’est une obligation.
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