Le piège du féminisme "bon pour les hommes"
Nous sommes
nombreuses à avoir déjà investi nos efforts dans une discussion, souvent stérile,
visant à convaincre une connaissance masculine du fait que le féminisme n’est
pas un courant anti-hommes, voire qu’il est, en réalité, bon pour les hommes.
Cette reddition de comptes qu’on exige de nous est à la fois singulière et
déplacée. C’est la
réputation du féminisme comme d’un mouvement haineux et revanchard (alors que c’est
probablement le mouvement anti-oppression le moins violent) qui place chaque féministe
dans la situation délicate d’avoir à plaire à l’oppresseur et à se justifier
lorsqu’elle le critique. Ladite situation est loin d’être confortable, et nous souffrons
toutes des commentaires déplacés, des insultes, des regards condescendants et des
autres comportements qui, selon notre humeur, nous font regretter d’être féministe
ou nous convainquent du caractère essentiel de notre lutte. Dans le feu croisé
du patriarcat et de l’antiféminisme pseudo-égalitariste, il peut être tentant,
pour se gagner un allié précieux (parce qu’en position de pouvoir), de lui
faire miroiter tout ce qu’il a à gagner avec le féminisme. Or, ce mythe du féminisme
bon pour les hommes est à la fois mensonger et contreproductif.
Dans notre
société hautement patriarcale, les hommes ne sont pas opprimés en tant qu’hommes.
Un mouvement visant à détruire le privilège masculin ne peut les avantager.
Bien sûr, le féminisme a pour but d’élever le niveau de vie des femmes, et non
d’abaisser celui des hommes. Il permet aussi la destruction de stéréotypes qui
privent les petits garçons des plaisirs de la corde à danser et de la poupée et
leur imposent d’adopter des comportements dits masculins qui proscrivent toute
preuve d’émotivité. Cependant, même si devoir se conformer à un moule est une
violence, les préjugés envers les hommes sont tels qu’ils les valorisent et
nous font voir en eux la force, le courage, la neutralité et la réflexion. En
effet, les stéréotypes ont le double mandat de façonner les comportements et
de nous faire voir ce à quoi ils nous font nous attendre, ce qui explique qu’ils
puissent nous paraitre « vrais », comme toute prophétie
autoréalisante. Or, ce qui est masculin est valorisé, et ce qui est valorisé
est dit masculin : c’est le dilemme de l’œuf ou la poule, mais le résultat
est que les hommes, au final, sortent gagnants de la fiction de la masculinité
et de la féminité. Ainsi, même si, individuellement, certains hommes voient
leur liberté réduite par les modèles imposés, collectivement, ils en retirent
un grand bénéfice.
Il est faux de
dire que ce que les femmes gagnent en droits est enlevé aux hommes. Cependant,
les hommes ont tous leurs privilèges à perdre avec le féminisme. Sur une piste
de course, on peut avancer les femmes à la ligne de départ des hommes sans
toucher à la position de ces derniers. Cependant, en bout de ligne, ils auront
moins de facilité à l’emporter. Il faut donc être conscient-e-s de la dynamique
qui s’opère entre les droits des femmes et les privilèges des hommes. Quand les
femmes gagnent le droit de vote, les hommes voient le poids de leur voix
diminuer de moitié. Quand elles obtiennent une loi abolitionniste ou la
pénalisation du viol, ils perdent leur droit de violer. Quand elles gagnent en
sécurité, ils perdent leur permis de tuer. Quand elles obtiennent un salaire
juste, ils peuvent raisonnablement prédire une diminution de leur rémunération
à long terme. On peut continuer ainsi indéfiniment : pensons seulement aux
relations de couple hétérosexuelles où le partage de l’autorité et des responsabilités
implique nécessairement moins de pouvoir et plus de travail pour l’homme. Pensons
également à l’immense privilège de voir son genre représenté partout :
dans les instances démocratiques, dans les produits culturels, dans les figures
historiques, dans le domaine scientifique… Une représentation plus juste des
genres détruira l’illusion que ce sont les hommes qui font et ont fait rouler
le monde.
Il y a
évidemment des exceptions et des cas plus nuancés. Le droit de vote de
certaines femmes québécoises (privilégiées) a été acquis comme le pion d’une
lutte entre hommes politiques et hommes d’Église. L’accès libre à l’avortement
permet, dans certains cas, une sexualité plus accessible et des pressions sur
la partenaire pour éviter la paternité. Le travail salarié des femmes permet
des revenus plus importants pour les ménages, et est très utile en temps de
guerre – entre hommes –.
Je suppose que
les gains du féminisme ont été plus aisés lorsqu’ils avantageaient partiellement
les hommes. Depuis toujours, ce sont eux qui, détenant majoritairement les
différentes plateformes de pouvoir, y consentent et les balisent. Aujourd’hui,
cependant, il est grand temps que les femmes fixent elles-mêmes leurs droits et
réalisent de leurs mains l’égalité tant attendue. Il est temps qu’elles votent
des lois qui retireront aux hommes leur droit de violer ou leur domination
économique. Il est temps qu’elles envahissent l’espace public que les hommes se
réservent et qu’elles prennent leurs places dans les médias et dans les milieux
dits intellectuels. Il est grand temps qu’elles dérangent.
Il n’est pas
exclu qu’elles aient des alliés dans les luttes qu’elles mènent. Cependant, ces
alliés, ceux qui se diront « proféministes », ne seront jamais ceux
que nous aurons rassemblés autour de la promesse d’avantages pour leur genre. Nos
véritables alliés comprendront que le féminisme n’est pas anti-hommes, mais qu’il
n’est pas non plus pro-hommes. Ils accueilleront la perte éventuelle de leurs
privilèges institutionnels et du pouvoir qu’ils exercent toujours, quelles que
soient leurs bonnes intentions. C’est seulement à cette condition que le
féminisme pourra accepter que des hommes participent au mouvement, en autant qu’ils
demeurent en tout temps conscients de leur privilège. Cessons donc de nous
justifier devant ceux qui profitent allègrement du patriarcat. Cessons de leur
promettre des carottes s’ils daignent mettre leur pouvoir au profit de l’égalité.
Le féminisme est un courant égalitariste qui vise l’autonomisation des femmes –
tout autre dessein est un mensonge tissé par celle qui veut vous le vendre. Mais
la vérité, c’est que vous lui faites perdre son temps. La vérité, c’est qu’elle
n’a pas besoin de votre charité.
Vous avez aimé cet article?
Rejoignez https://www.facebook.com/decolereetdespoir et suivez-moi @SuzanneZaccour