Non, non ne veut pas dire non
Non veut dire non. Ou, du moins, c’est ce qu’on
scande dans les manifestations, dans l’espoir de convaincre les violeurs
potentiels de s’abstenir et pour éduquer la population non-féministe à la
notion de consentement. Mais, en réalité, le consentement n’a rien à voir avec « no means no ». Et, même s’il serait
sans doute excessif de dire que c’est le dernier slogan qu’on devrait vouloir
adopter, on peut certainement trouver
mieux. Qu’entend-on exactement par « non veut dire non »?
Il a souvent été argumenté que « yes means yes » (éventuellement « only yes means yes ») était une formulation plus juste. En
effet, le consentement n’est jamais tacite et ne doit pas être présumé, et le
modèle du consentement actif ou affirmé doit primer. Or, même avec cette
formule, un problème demeure. Baser l’identification du consentement sur un oui
ou sur un non suppose deux miracles : une question et une réponse.
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Poser la question
C’est bien beau d’enseigner aux garçons de respecter le non
de leur partenaire, mais leur apprend-on seulement à poser la question? La
culture du viol et l’imaginaire collectif relativement au « romantisme »
les incite plutôt à prendre sans demander. Combien de fois a-t-on lu ou entendu
des phrases comme « est-ce que je peux poser ma main sur ton sein? » « est-ce
que je peux te lécher? » ou encore « est-ce que je peux entrer en toi? ».
Si vous trouver ce passage malaisant, inutile de chercher plus loin une
réponse. Dans mes discussions entre camarades sur le consentement (voire lors d’un
cours de droit pénal sur l’agression sexuelle!), combien de fois ai-je entendu « parler,
ce n’est pas romantique »? Mais dites-moi, violer, c’est romantique,
peut-être?
Dans les films, en particulier, embrasser une femme par
surprise est présenté comme romantique, et ceux qui n’osent pas le faire, comme
timides et maladroits. Lorsqu’elle a les yeux bandés, lorsqu’il la raccompagne
chez elle après une première date, lorsqu’elle
regarde ailleurs, lorsqu’elle en a choisi un autre [et j’oserai ajouter :
lorsque le célébrant lui dit que c’est le moment]… Il est toujours temps de
prendre sans permission. Si bien qu’en regardant La reine des neiges (Frozen),
j’avoue être restée bouche-bée en entendant « j’aimerais t’embrasser.
Est-ce que je peux? ».
Un homme peut bien savoir et comprendre qu’il doit s’abstenir
lorsqu’on lui dit non (évidemment, ça marche quelques soient les genres
des partenaires), les chances sont à l’effet qu’il ne cherchera pas à l’entendre.
Et y répondre
Le problème que pose la réponse est plus complexe encore. L’actualité
nous a fait entrevoir certains des obstacles à une réponse libre et sincère,
notamment les dangers pour la vie et pour la réputation associés au rejet des
avances. Cela vous parait excessif? Accordez-moi encore quelques lignes de
bénéfice du doute, et appréciez quelques savoureux exemples.
Guy Turcotte, Thierry Patenaude-Turcotte, les Survivantes
et Co : filicides
Du très médiatisé cas de Guy Turcotte au documentaire sur
les Survivantes, six femmes ayant perdu leur enfant aux mains de leur ex
partenaire, on a, cette année, abondamment entendu parler de filicides. Je n’argumenterai
pas que chaque femme, au moment d’avoir des rapports sexuels, envisage la
possibilité que son partenaire tue leur enfant si elle le rejette. Force est
cependant de constater que, comme le souligne cet article des Hyènes en jupons,
les filicides ont beaucoup d’éléments en commun, notamment leur survenance dans
le cadre d’une séparation. Ces meurtres (qui seront médiatisés à grands
renforts de « fait divers » et de « drame familial »), sont
un des leviers de la domination masculine, soient la punition. Ce qu’elle vise
à inculquer? Dire non, c’est dangereux.
Isla Vista et Co et violence intraconjugale
Le meurtre et la violence intraconjugaux menacent également
les femmes qui disent non aux relations sexuelles ou au couple. Dans le cas de
la tuerie d’Isla Vista, c’est l’ensemble des femmes qui devait être puni pour son
rejet de l’assassin (pourtant manifestement un homme charmant et doux comme un
agneau…). L’actualité regorge de cas de violence conjugale faisant suite à une
séparation. Cette semaine, on a aussi pu lire l’horrible histoire d’une femme
assassinée par son mari devant leur enfant « parce qu’elle se refusait à
lui ».
L’habitude de donner un faux numéro ou de répondre « je suis déjà prise »
à un inconnu qui nous drague ou nous harcèle témoigne, à l’instar de la
collection de témoignages When womenrefuse, de la conscience qu’ont les
femmes des dangers du « non ». La défense de provocation indique,
quant-à-elle, la tolérance du droit criminel canadien envers certains
meurtriers « qui ne peuvent s’empêcher » de tuer leur ex ou le
nouveau partenaire de celle-ci devant l’affront qu’on leur fait.
Violence psychologique et atteintes à la réputation
La société se tient également prête à condamner et à punir par
les mots les femmes qui osent dire non. Le ridicule concept du « friend
zone », désignant la situation où une femme « relègue » un gentil
prétendant à la zone d’amitié (comme si le couple était la situation par
défaut, et l’amitié, l’anomalie) les culpabilise, tandis que les insultes telle
« sainte-nitouche », « mal baisée » ou « frustrée »
les humilie. Quant à la lesbophobie, elle est entre autres employée pour
intimider celles qui refusent l’hétéro-sexualité en continu.
Les femmes doivent également composer avec le problème de la
non-spécificité du « oui ». Au lieu d’un consentement ponctuel et
itératif à un acte particulier, on attend d’elles un engagement à l’avance. Se
marier, être en couple, inviter un homme dans sa chambre, déshabiller ou être
déshabillée, embrasser… Ces actes sont vus comme en « impliquant » d’autres.
Sinon, c’est que la femme est une allumeuse ou ne remplit pas son « devoir ».
L’idée selon laquelle il suffit qu’un homme s’interrompe
lorsqu’une femme lui demande de le faire n’est d’aucun secours à moins d’aménager
des espaces où le « non » peut être formulé et entendu. Des espaces
où le consentement n’est jamais présumé, extrapolé ou déduit d’actes ambigus.
Des espaces où les femmes sont réellement libres de dire oui, c’est-à-dire où
elles peuvent dire non sans danger ou pression. Dépassons le « non veut
dire non » : le consentement, c’est tellement plus que cela.
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