Foglia: laissez-nous vous violer en paix!
Il est presque quatre
heures du matin. Les aiguilles tournent, menaçantes, lourdes de la prédiction d’une
journée désastreuse. Il est presque quatre heures, mais je ne suis certainement
pas la seule femme à chercher le sommeil. Les dernières semaines ont été dures.
Jour après jour, nuit après nuit, les premiers instants de mes matins comme les
derniers de mes soirées ont été bouleversés par un témoignage d’agression sexuelle.
Huit heures. Le réveil sonne.
#BeenRapedNeverReported. Une amie. Tant pis pour le déjeuner, l’appétit est
coupé.
Minuit. La lumière s’éteint.
#AgressionNonDénoncée. Une inconnue. La nuit sera agitée de cauchemars. Les
souvenirs se mêlent aux peurs profondément enfouies.
Si je vous raconte
tout ça, c’est parce que vous semblez dépourvu de toute compassion. Je ne sais
pas si vous vous trouvez original, mais, de ce côté-ci de la lutte pour l’égalité,
on vous a vu venir à des kilomètres. Votre discours, on l’entend en continu
depuis toujours, c’est le discours d’un enfant gâté auquel on retire sa sucette
volée, c’est le cri du cœur de ceux qui n’en ont pas, c’est la plainte
pathétique de ces hommes qui, les pauvres, souffrent tant pendant qu’on s’amuse
comme des folles.
Ce n’est évidemment
pas seulement la compassion qui vous a fait défaut cette semaine. On identifie
sans peine les carences en bon sens. Parce que, pour voir des milliers de
femmes raconter péniblement le viol qu’on leur a fait subir et plaindre
conséquemment les hommes, ou pour lire le récit d’autant d’agresseurs impunis
et pour les trouver victimes, il faut, au choix, avoir oublié ses neurones dans
sa valise ou être de très mauvaise foi. Ou les deux, probablement.
Mais bon. Qu’importe
si vous nous faites souffrir par votre discours pro-viol et masculiniste. De
toute façon, vous n’avez rien à vous reprocher, n’est-ce pas? C’est-pas-vous-c’est-l’autre,
bien entendu. Vous n’avez jamais violé personne, comme vous le dites si bien.
Dites-moi, combien d’hommes avez-vous vu avouer publiquement avoir déjà violé
une femme? Vous comprendrez qu’on doute, M. Foglia, de la sincérité de cette
garantie d’innocence. Alors que vous n’avez manifestement pas la moindre idée
de ce qu’est le consentement (et, hélas, vous n’êtes pas le seul), comme il
appert en survolant votre texte, on peut douter doublement. La plupart des
agresseurs ne savent pas – ou ne veulent pas savoir – qu’ils sont des violeurs.
Le déni est tellement plus facile. Surtout quand on a le poids de la société,
bien enlisée dans la culture du viol dont on nie farouchement l’existence, de
notre côté. Surtout quand des journalistes profitent de leur tribune pour vous
absoudre. Le courage, c’est se placer du côté de ceux qui fessent à dix contre
une. Heureusement que vous n’en manquez pas.
Affirmer haut et fort
n’avoir jamais violé, c’est manifestement refuser l’humilité de la remise en
question. Permettez-moi de vous livrer le fond de ma pensée : s’exclamer
qu’on n’est pas un violeur, tout en se sentant menacé par un mouvement tel que
celui d’#AgressionNonDénoncé, c’est louche. Plus que louche. Dès la lecture de
la première ligne de votre texte indigeste, le drapeau rouge a flashé.
Presque toutes les
femmes que je connais ont été agressées. Aucun homme n’est un violeur.
Heureusement que vous êtes journaliste et pas mathématicien!
Non seulement vous n’êtes
pas un violeur – c’est du moins ce que vous prétendez –, mais, en plus, vous
refusez d’être identifié comme violeur potentiel. Monsieur Foglia, un homme sur
cinq est violent. Tous les jours, on nous bombarde de conseils pour restreindre
notre liberté éviter d’être violées. Mais la seule approche qui pourrait
marcher, soit d’être consciente qu’un homme pourrait être un violeur, nous est
refusée. Souvenons-nous : les hommes violent les femmes par milliers, mais
ce sont eux les véritables victimes. Pas question de nommer leur violence, ni
même leur violence potentielle. D’ailleurs, sous un régime totalitaire, on ne
dit pas de mal du président…
Vous êtes un imbécile,
Monsieur Foglia, et pardon pour les imbéciles. Je ne suis pas désolée de vous
dire qu’on travaille fort pour vous arracher votre droit de nous violer. Vous
pouvez continuer à croire que violer sa fille, ce n’est rien, mais que dénoncer
son père, c’est une persécution. Et, bien entendu, une persécution contre tous
les hommes. Mêmes s’ils ne sont pas tous des violeurs. Vous pouvez continuer à
croire qu’une « main baladeuse », c’est la liberté des hommes. Vous
pouvez, dans votre délire de personne privilégiée, comparer des victimes de
violences qui parlent, exposant leur vulnérabilité, se mettant à nu sans
menacer quiconque, au régime de l’Allemagne de l’Est. Vous pouvez faire tout ça
et vous faire passer pour l’Éric Zemmour du Québec, mais vous ne pouvez pas
vous tromper vous-mêmes. Au fond de vous, vous savez très bien que les hommes
ont tué pour leur liberté et qu’on leur a pardonné. Vous savez qu’ils ont fait
la guerre pour le bien de la Terre. Même votre esprit tordu doit bien réaliser
que twitter 140 caractères sans même nommer
le violeur, c’est la révolte des oppriméEs la moins violente de l’histoire! C’est
sans doute pour ça que vous vous sentez obligé de donner l’image de la main coupée.
Parce que le féminisme n’a jamais tué personne, et parce que le machisme tue
tous les jours (Groult), vous devez vous servir d’une fiction invraisemblable
pour avoir quelque chose à nous reprocher. Ces femmes à qui vous demandez de
souffrir en silence, ces sales délatrices des criminels pour lesquels vous
éprouvez tant de sympathie, vous aimeriez bien les bâillonner de vos propres
mains. Hélas, nous sommes bien trop nombreuses. À qui la faute?
Imaginez un monde où
les femmes régleraient leur compte comme les hommes. Les hommes tuent lors des
séparations. Imaginez qu’on tue nos violeurs. Là, vous pourriez nous déballer
vos pleurnicheries de quelqu’un qui, en sa qualité de mâle, sait mieux que les
survivantes ce qui est bon pour elles. Journaliste à deux balles et aussi
psychologue? Souvenez-vous de ces mots: le privilège, c'est fixer les paramètres délimitant la légitimité de la critique du privilège. Le privilège, c'est choisir la langue du débat. Internet, non. La police, oui, mais à condition que ça n'aboutisse pas.
Et bien sûr, que
serait un article masculiniste sans le fameux argument des fausses accusations?
Vous savez très bien qu’elles sont virtuellement inexistantes, à peine 2% des
cas. Vous savez très bien pourquoi les femmes dénoncent lors du divorce :
c’est parce que les inégalités économiques persistantes les rendent dépendantes
de leur mari, parce qu’on leur ordonne d’agir pour le bien des enfants, parce
qu’accuser, « c’est mal ». Je refuse de croire que vous soyez idiot
au point de croire au mythe selon lequel la plupart de ces profs accusés
seraient innocents. C’est tellement contredit par les études, les preuves, l’expérience,
qu’on dirait un violeur qui essaie de se convaincre que celle qui l’a accusé
mentait.
En bout de ligne, vous
n’êtes qu’un homme qui parle quand il n’y connait rien. Il faut dire que votre
socialisation d’homme vous conduit à penser que vous savez tout, que vous êtes
neutres et que vous avez toujours raison. De quel droit parlez-vous au nom des
victimes? Comment osez-vous décider de ce qui est traumatisant, vous qui n’avez
pas été une jeune fille victime d’inceste? Que savez-vous de mon émancipation?
Qui êtes-vous pour me dire comment je dois guérir?
Vous décidez pour les
victimes, mais c’est la voix du violeur qui s’exprime. Le droit est souvent
rétrograde, mais même le législateur et les juristes ont accepté le fait que « ne
pas dire non » n’équivalait pas à consentir. Les femmes ne sont pas à
votre disposition jusqu’à preuve du contraire. Les comportements que vous
défendez férocement, le mari qui saute sur sa femme sans lui demander son avis,
c’est effectivement un viol. Vous ne savez pas ce qu’est un viol, Monsieur
Foglia, mais vous nous assurez que vous n’êtes pas un violeur? On n’est pas
idiotes…
Je ne sais pas comment
conclure, autrement qu’en vous suppliant de vous abstenir, la prochaine fois. On
lit assez d’incitations au viol. On a déjà les trolls. Inutiles que les
journalistes s’y mettent aussi. Passez votre tour, car, contrairement à ce que
vous vous imaginez dans votre grosse tête d’homme puissant qui sait tout, vous
lire ne m’a pas aidé à guérir. Aussi surprenant que ça puisse paraitre, les
femmes savent ce qu’elles font, se connaissent et ont acquis le droit de s’exprimer
et de désobéir aux hommes. Alors, je vous envoie chier moi aussi, Monsieur
Foglia; allez donc chier votre merde ailleurs que devant nos yeux qui saignent,
allez étaler plus loin votre grand savoir de celui-qui-ne-l’a-pas-vécu.
Nous ne plierons pas
sous vos ordres de demeurer tranquilles, le temps de profiter, pour un moment
encore, de cet objet que les féministes ont l’audace d’appeler personne.
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