Polytechnique: 25 ans de pareil au même
Cette fin de semaine,
on commémore le 25e anniversaire de la tuerie de Polytechnique. Le 6
décembre 1989, Marc Lépine est entré dans l’école de génie, a séparé les
étudiantes des étudiants et a assassiné 14 femmes. « Je hais les
féministes », a-t-il écrit dans sa lettre d’adieu. Il en voulait aux
femmes qui lui auraient « volé sa place » en tant qu’étudiantes en
génie. Il avait également fait une liste de femmes influentes qu’il espérait
voir tuées, leur reprochant leur féminisme ou leur réussite.
25 ans plus tard, les
choses ont-elles bougé?
« Polytechnique »,
comme on surnomme laconiquement l’événement, a marqué le Québec, une société
rarement traversée d’autant de violence. La tuerie a eu un immense impact sur
le féminisme au Québec et sur les Québécoises, bien qu’elle ne soit pas enseignée
dans les cours d’histoire. Ce sont les vainqueurs qui écrivent l’histoire,
dit-on, et Polytechnique a frappé comme un échec cuisant les féministes qui,
pourtant, n’y étaient pour rien. Étant donné cette importance historique, d’autres
que moi ont écrit et écriront encore une analyse toujours renouvelée, car
toujours niée par les antiféministes, de ce crime misogyne.
J’y ajoute donc en
toute simplicité et humilité mes observations, mon ressenti, mon rapport à un
événement qui prédate ma naissance.
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Les femmes et Poly
Ma mère a étudié à
Polytechnique avant 1989. Lorsqu’elle était étudiante, l’initiation impliquait
d’attacher sur une chaise l’étudiante qui refusait de porter des minishorts. La
vie étudiante comprenait le fameux « Rallye des tavernes », à une
époque où les tavernes étaient fermées aux femmes. Lorsque ma mère et les
autres membres de son équipe, déguisées en hommes, y ont participé et l’ont
remporté, le trophée habituel a été remplacé par des sous-vêtements, parce qu’être
femme, c’est avant tout être humiliable. Entre deux cours, ma mère passait aux
toilettes des hommes, parce que celles des femmes l’auraient rendue
marathoniennes. Elle a allaité en cours et perdu ses eaux pendant un examen.
Les anecdotes sont infinies, mais ma préférée est la suivante : avec d’autres
étudiantes de Polytechnique, elle a joué dans la pièce Les Belles-Sœurs, qui
met en scène 16 actrices et aucun homme. Pour monter une telle pièce, elles ont
dû tricher un peu et solliciter des secrétaires et des étudiantes de d’autres
formations. Je vous raconte cela pour illustrer à quel point les femmes étaient
rares à finir leurs études la bague au doigt sans y perdre son nom de famille.
Qu’en est-il aujourd’hui?
40 ans plus tard, la seule fille de ma mère désire suivre ses traces.
Au moment de choisir
ma formation universitaire, j’ai longuement hésité entre le génie et le droit. J’ai
participé à une rencontre avec les admisEs de Polytechnique. Je me suis
retrouvée dans une pièce avec ceux et celles qui avaient choisi le génie
logiciel. Je vous laisse deviner : boys’ club.
Pendant la journée d’accueil,
je ne sais pas combien de fois j’ai entendu la fameuse statistique qui doit
faire partie de tous les examens tant les étudiantEs la connaissent. Le fameux
22%. 22% des étudiantEs de Polytechnique sont des femmes. Sachez que cette
proportion est gonflée par les étudiantes en génie chimique et biologique, des
domaines qui n’ont rien à voir avec les « formations traditionnellement
masculines » que sont le génie civil, mécanique, électrique, informatique,
physique, etc.
Ainsi, dans la salle
où mes cheveux longs étaient aussi discrets qu’un habit vert fluo, il me semble
qu’on était trois. Peut-être cinq, si on compte les mamans (non, ce n’est pas
une blague).
Polytechnique répète
sans cesse qu’elle fait tous les efforts possibles et imaginables pour recruter
des femmes (avec mon 37 de cote-R, un camarade de classe a osé me dire que c’est
pour ça que j’avais été rapidement admise). De toute évidence, ils sont
insuffisants. J’ai fait partie d’une des quelques écoles non mixtes qui
subsistent à Montréal. Jamais unE représentantE de Polytechnique n’est venuE à
une journée carrières. Polytechnique pourrait faire tellement plus, si l’égalité
dans la profession lui tenait vraiment à cœur. Augmenter la côte demandée à l’entrée
en est un exemple – les femmes performent mieux que les garçons au cégep.
Mais même si plus de
femmes étaient admises à Polytechnique, est-ce que ça règlerait le problème?
Poly reste un environnement hostile pour les femmes. Si je l’avais choisie, je
n’aurais probablement pas été assassinée par un « fou » (notez les
guillemets). Il n’empêche que, chaque fois que je parle de mes regrets quant à
mon choix, un ami qui y étudie me rappelle à quel point l’environnement est
oppressif pour les femmes. Il a le malheur d’avoir pour fonction de filmer les
initiations, et la culture du viol y prend toute la place. Je pourrais
continuer en parlant de la culture de l’alcool que cet article dénonce : « Il n’y a peut-être qu’à l’École Polytechnique de Montréal qu’on
voit la consommation de bière comme une source de fierté. En effet, la Poly est
le deuxième plus grand acheteur de bières Molson, après le centre Bell ».
Je pourrais raconter un problème d’examen qui propose d’aider les mamans
en imaginant une poussette qui ne part pas toute seule sur une rue en pente (c’est
bien connu, les papas adorent voir la poussette de leur enfant se précipiter au
milieu des voitures et risquer d’être écrasée – avec son contenu).
25 ans après la tuerie
de Polytechnique, il s’agit toujours d’un milieu universitaire hostile aux
femmes.
La violence
invisible
On n’a pas souvent la « chance »
d’avoir un crime aussi bien signé, aussi clairement étiqueté de féminicide. Mes
doigts ne suffiraient pas à compter les indices clairs et univoques du
caractère misogyne et antiféministe de la tuerie. Pourtant, dans les jours qui
ont suivi l’événement, on a évidemment parlé d’un fou, et on s’est questionné
inutilement sur ses motivations. Parce qu’apparemment ce qui fait le plus mal
aux hommes ce n’est pas la violence machiste, mais le fait de la nommer, les
médias ont totalement manqué la réflexion collective qu’aurait dû induire la
tuerie. Une excellente analyse de ce phénomène par Mélissa Blais est disponible
dans cette vidéo.
Et aujourd’hui?
Reconnait-on enfin la violence machiste dans le meurtre des 14 étudiantes?
Les antiféministes s’acharnent,
hélas. Le ministre canadien de la justice (laquelle?), Peter MacKay, qui ne
compte plus ses scandales sexistes, a osé affirmer qu’on ne saurait jamais
pourquoi Marc Lépine avait tué ces femmes.
Rien de très surprenant,
me direz-vous, de la part d’un parti qui a pour vocation de limiter les droits
des femmes. N’empêche.
25 ans après
Polytechnique, on fait face à la même rhétorique d’effacement de la violence
masculine, celle qui veut que les femmes ne soient jamais violentées que par
des fous, et tant pis si cela veut dire qu’un homme sur cinq est fou.
Et ailleurs?
Les violences faites
aux femmes ne sont pas spécifiques au génie, évidemment. J’ai déjà écrit surles violences antiféministes à ma faculté de droit.
Cette année, McGill [n’]a
[pas] célébré le 100e anniversaire de graduation de la première femme
à y avoir décroché un diplôme de droit. Une femme qui n’a jamais été autorisée
à pratiquer, parce que permettre aux femmes d’être avocats irait à l’encontre
de l’ordre public.
À l’aube de 2015, plus
de la moitié des admisEs en droit sont des femmes, et une 4e femme
juge rejoindra les bancs de la Cour suprême du Canada, la rendant presque
paritaire. Cependant, plus ça change, plus c’est pareil. Les auteurs et juges
adulés et étudiés restent dans une écrasante majorité des hommes, et la
compétence de la future juge Côté a été questionnée dans les minutes qui ont
suivi l’annonce de sa nomination. Ajoutons à cela que les avocates sont encore
moins bien payées que leurs collègues masculins, et qu’elles sont nombreuses à
quitter la profession après quelques années.
Le portrait n’est pas
très réjouissant, et je vous parle d’expérience en vous disant que la
motivation de décrocher des bonnes notes est fortement tempérée par la
connaissance de l’inéluctabilité d’un salaire de toute façon moins avantageux.
Comment conclure,
sinon en disant que les universités doivent être des vecteurs de changements
vers l’égalité? Si les efforts et la bonne volonté du milieu universitaire ne
suffira ni à redonner la vie aux victimes de Marc Lépine, ni à garantir qu’il n’aura
pas de successeur (il a d’ailleurs été publiquement adulé dans l’armée sans que
les responsables n’aient été sanctionnés), c’est une étape essentielle dans la
lutte pour l’émancipation des femmes. La domination, en plus de passer par les
armes à feu toujours moins régulées que les bouteilles d’eau dans les avions,
est aussi économique, et les femmes doivent continuer à investir tous les
domaines d’études, jusqu’à révolutionner totalement la culture universitaire.
En attendant, passez
un joyeux Noël, et dépêchez-vous d’acheter une cuisinière à vos filles et des blocs
de construction à vos garçons.
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