La grève? Ou des cours donnés sur un champ de bataille?
Mercredi matin avait
lieu ce qui était possiblement le cours le plus intéressant de l’année en droit
des obligations. C’est en tout cas ce qu’on me dit. Assise, comme à mon
habitude, au troisième rang, je n’en ai pas écouté un traitre mot.
Si ce n’est sans doute
pas la chose la plus intelligente à admettre publiquement, elle ne l’est pas
non plus à faire. À trois semaines des examens, ça vaut généralement la peine
de rentabiliser les matinées qui commencent à l’aube.
Sauf que.
Sauf que la première
information qui a nourri mon esprit, ce matin-là, était, comme pour beaucoup de
mes collègues, la nouvelle de restrictions de l’accès à l’avortement. Je ne
veux pas parler ici des détails où se cache le diable : la restriction
sera-t-elle réelle? Sévère? Ira-t-elle jusqu’à nous ramener à l’époque des
cintres ensanglantés dont la lugubre illustration circule sur les réseaux
sociaux? Je ne l’argumenterai pas non seulement parce que les voltefaces
et « gossage » sur les virgules
de Barrette ne m’intéressent pas, mais aussi parce que la menace d’une sanction vaut la sanction – c’est du moins le pari
sur lequel se fonde tout notre système de Droit. Peu m’importe à ce stade de savoir de combien d’années nous avons
reculé ce matin – ce qui compte, c’est ce rappel constant que rien est acquis
et que rien ne nous appartient, que nous ne nous appartenons pas.
Tout ça pour dire que
l’humeur n’y était pas, ce matin. Quelles que soient la rage et la violence
dont on m’accuse volontiers, ce sont la détresse et la peine qui la motivent.
Et comment ne pas être peinée par un tel recul? Dans cet état d’esprit, il semble surréel qu’un professeur puisse
s’attendre à ce qu’à peine les coups portés, nous soyons déjà prêtes à passer à
autre chose, à plonger dans nos études. Il parait bien plus surréel encore que
ledit professeur ait raison de le penser. Si certaines de mes camarades
arrivent à séparer l’école de la « vraie vie », je n’y parviendrai
sans doute jamais. Si la peur d’être écorchée vive de tous mes droits ne
suffisait pas à me distraire, des dizaines de cintres trainant un peu partout à
la Faculté (je m’en suis aperçue ce matin) seraient là pour me rappeler ma
condition de femme cis.
Dans deux semaines
aura lieu le lancement de la revue Contours :Voix de femmes en droit, sur laquelle j’ai travaillé toute l’année. Mais
que veut dire une telle expression quand une députée qui s’exprime en Chambre est
traitée par un ministre comme une moins que rien? Que vaut notre voix quand des
dizaines de députés lâchent un râle las et mécontent en entendant une collègue
annoncer qu’elle va parler de « droits des femmes »? Que vaut-elle si
nous sommes représentées par ceux qui ne nous représentent pas?
Les femmes ne sont pas
les ennemies du gouvernement actuel. Pour être honnêtes, elles ne sont rien. Ce
qui me désole le plus, ce n’est pas tant qu’on puisse s’en prendre aux droits
des femmes (on en a plus que l’habitude), mais qu’on le fasse avec une telle
désinvolture. Quand notre ministre, plutôt que de reconnaitre ses torts,
justifie une attaque sexiste par des arguments aussi vides que « j’ai des
amis agriculteurs », quand les droits des femmes deviennent un concept
balayé du revers de la main comme on chasserait une mouche qui nous importune,
quand la vie à la Faculté continue son cours comme si de rien n’était, c’est
que nous ne valons plus rien.
Nous avons une Faculté
où les discussions sur le bien-être et la santé mentale sont encouragées. On y
reconnait jusqu’à un certain point qu’un environnement toxique nuit à
l’apprentissage. Cet environnement toxique, il est déjà là. Hors de la faculté, il s’y infiltre à chaque fois que
nous ouvrons la porte pour nous rendre à nos cours.
Dans quelques jours,
nous aurons l’occasion de l’y confronter avec un vote sur la grève. Sachez
qu’il ne s’agit plus, comme en 2012, de se prononcer sur la gratuité scolaire
ou l’accès à l’éducation. Ce n’est plus « seulement » une affaire
d’étudiant.e.s. Aujourd’hui, ce sont toutes les Québécoises, et de nombreux
Québécois, qui sont ciblé.e.s par les mesures d’austérité, qui sert de prétexte
à peine subtil à une succession d’attaques aux droits des femmes.
S’il me faut manquer
deux semaines de cours pour faire comprendre au gouvernement que nous ne nous
inclinerons pas sans riposter, qu’il en soit ainsi. Un champ de ruines n’est pas un terrain fertile à l’apprentissage, et,
bientôt, c’est tout ce qu’il nous restera.
Bientôt, nous n’aurons que le « Je me
souviens » de nos voitures pour rêver, à l’envers, à l’égalité.
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