Découverte: L’art du peuple de l’œil
| [Decription d'image: logo de SPILL PROpagation, c'est-à-dire le nom de l'organisme en noir superposé au dessin d'une tache d'encre rouge] |
Le 30 mars dernier, j’ai eu le plaisir d’assister au
lancement de la campagne « Je signe » de Spill PROpagation à la
Cinémathèque québécoise. SPILL est un organisme à but non lucratif dont la
mission est la promotion de la culture Sourde, la création de lieux d’échanges
entre la communauté Sourde et la communauté entendante et la valorisation du
travail des artistes locuteurs et locutrices des langues des signes. Le
microsite Je signe héberge des vidéos adressées aux artistes Sourd.e.s et au milieu artistique
entendant afin de faciliter la communication, de faire connaitre les ressources
disponibles et d’accompagner les artistes Sourd.e.s dans leur carrière. Une
initiative plus qu’essentielle considérant que la culture Sourde est encore
méconnue et que les barrières audistes à l’épanouissement professionnel de ses
artistes sont nombreuses.
La culture Sourde
Le mot « sourd.e » prend une majuscule lorsqu’il
fait référence à une communauté culturelle caractérisée par une identité
Sourde, une histoire commune et l’utilisation des langues signées; au
contraire, la minuscule est utilisée lorsqu’on réfère à une condition médicale.
Comme l’explique une des vidéos disponibles sur le site Je Signe, les personnes
Sourdes « représentent davantage une minorité linguistique et
culturelle qu’un handicap ». La culture Sourde est riche de plus de
140 langues des signes à travers le monde, dont cinq utilisées au Canada :
la Langue des Signes Québécoises (LSQ), l’American
Sign Language (ASL), la Langue des signes des Indiens des Plaines, la
Langue des signes Inuit et la Langue des signes maritime. Contrairement à la
croyance populaire, les langues des signes ne sont pas partout identiques (les
États-Unis, l’Australie et la Grande-Bretagne, par exemple, partagent la même
langue orale mais des langues des signes (ASL, BSL, AuSL) différentes), bien
que la Langue des signes internationale soit parfois utilisée à l’occasion de
conventions internationales. Par ailleurs, il est faux de penser que les
Sourd.e.s parlent un « langage » qui ne serait que le calque gestuel
de la langue orale ayant cours dans leur pays. Les langues des signes dont la
LSQ sont des langues à part entière, bien qu’elles soient rarement reconnues
comme tel à cause d’une tradition toujours en cours de démonisation des langues
des signes qui a historiquement nié aux enfants sourd.e.s la possibilité de
recevoir une éducation dans une langue qui leur convient le mieux.
Les artistes sont bien placé.e.s pour participer au
rayonnement de la culture Sourde. Elles et ils peuvent porter fièrement leur
identité par le théâtre, la poésie, le cinéma, la musique (attention aux idées
reçues!), la peinture, l’humour, etc. Ainsi, en donnant l’occasion aux artistes
Sourd.e.s de réseauter, de découvrir de nouvelles opportunités et de se faire
connaitre, SPILL contribue non seulement à rendre cette communauté plus
visible, mais participe également à une lutte politique globale pour la
reconnaissance des langues des signes. L’art (aussi) est politique.
Femme et Sourde –
entrevue avec l’artiste Pamela Witcher
Au lancement de la campagne Je Signe, j’ai rencontré Pamela Witcher,
artiste, interprète, activiste et muséo-technicienne. Ses domaines artistiques
sont surtout la peinture, le montage vidéo et la chanson signée. Son plus
récent projet est une exposition sur la communauté sourde montréalaise
intitulée Peuple de l’œil, qui a été présentée à l’Écomusée du fier monde en
2015 et qui sera également de retour en 2016, pour par la suite devenir un
projet itinérant en 2017. Travailleuse autonome, femme, Sourde et récemment
mère, je lui ai demandé de me parler des obstacles qui lui semblent les plus
importants pour des artistes comme elle.
Pamela est assez connue dans la communauté Sourde, mais me
fait part de la difficulté d’être reconnue dans le milieu dominant entendant.
En effet, la culture Sourde et ses langues sont encore mystérieuses pour de
nombreux.ses acteurs et actrices du milieu des arts, et elle souligne
l’importance de davantage de partenariats et d’alliances entre Sourd.e.s et
entendant.e.s. C’est aussi la vision de SPILL PROpagation, puisque la soirée du
30 mars est structurée à la manière d’un « speed-meet » qui permet à
des personnes Sourdes et entendantes œuvrant dans le même domaine de se
rencontrer grâce aux services d’interprètes qui facilitent la communication
transculturelle.
Une autre difficulté qu’elle rencontre est celle de
l’autofinancement. Comme travailleuse autonome, elle souligne la difficulté
additionnelle à laquelle font face les artistes Sourd.e.s qui nécessitent les
services d’un.e interprète pour communiquer avec les organismes, galeries et
diffuseurs. « Qui va payer l’interprète? » est une question qui
revient souvent et qui inquiète les artistes Sourd.e.s.
À cet effet, elle insiste sur l’importance d’une
augmentation du nombre de personnes Sourdes « à l’intérieur » du
système. Des grands organismes canadiens peuvent souvent ne comporter aucune
personne Sourde, ce qui rend la communication ardue. La langue première de
Pamela est l’ASL; elle maitrise également la LSQ et travaille chez TraduSign,
qui offre des services d’interprétation LSQ-ASL. Cependant, dans le milieu des
arts comme dans bien d’autres, c’est l’écrit qui est privilégié, et Pamela
déplore toute la bureaucratie et la paperasse qui sont incontournables pour
obtenir du financement ou présenter un projet. Rappelons que les langues
des signes ont une grammaire et une syntaxe bien différentes de celles des
langues orales, et que pour plusieurs Sourd.e.s le français est une deuxième,
voire une troisième langue.
Pamela Witcher est une activiste de longue date. Elle
participe au Groupe BWB, un organisme qui combat l’audisme en facilitant une prise de conscience
individuelle et collective. Elle milite aussi comme féministe et a travaillé
auprès de la Maison des Femmes Sourdes. Je lui ai demandé de me parler des
principaux enjeux pour les femmes Sourdes. Elle me parle de patriarcat, de domination
masculine, d’agressions sexuelles et de violence conjugale dans la communauté Sourde.
Pamela explique que ce problème est exacerbé par la réalité d’une petite
communauté, dans laquelle tout le monde se connait. Nous nous laissons sur un
ton optimiste, puisqu’elle constate une amélioration dans la communauté, et est
heureuse de voir davantage de femmes y prendre des positions de leadership. Une
recherche rapide me permet d’ailleurs de constater que SPILL est surtout géré
par des femmes, présente davantage de femmes dans son répertoire d’artistes et
féminise son site web! S’impliquer pour l’égalité et pour l’accessibilité est
une mission complexe, menée par des personnes qui s’impliquent réellement pour
une société plus juste pour toutes les personnes qui la composent.
Mon rôle d’alliée entendante
Celles et ceux qui suivent régulièrement ce blog
comprendront pourquoi il serait ironique de ma part de prétendre savoir comment
les allié.e.s entendantes doivent se comporter dans la lutte contre l’audisme.
Il m’apparait cependant certain que l’apprentissage des rudiments de la LSQ ou
de l’ASL devrait être une priorité pour les personnes qui se disent engagées
envers l’égalité. En effet, c’est sur les entendant.e.s que doit peser la
responsabilité d’ouvrir les voies de dialogue entre les communautés;
contrairement à la croyance populaire, ce ne sont pas les entendant.e.s qui
« accommodent » les personnes sourdes, puisqu’au contraire ce sont
bien souvent celles-ci qui doivent « lire sur les lèvres », parler la
langue orale et assumer les coûts de l’interprétation entre les langues. À
cette première soirée Sourde, j’ai pu expérimenter la difficulté à communiquer
que peuvent vivre quotidiennement les personnes Sourdes. Plus intéressant
encore, j’ai pu vivre le besoin d’avoir recours aux services d’un.e interprète
– c’était moi qui ne comprenait pas « la langue ». C’est une
expérience que je recommande et que mes lectrices et lecteurs entendant.e.s
pourront apprécier à un prochain événement de SPILL PROpagation!
Finalement, mon seul regret est de ne pas avoir été assez
attentive lorsqu’on m’a présentée comme une « blogueuse féministe »
pour retenir le signe pour « féministe ». La prochaine fois!
Pour apprendre la LSQ, je suis les cours en ligne de laFondation des Sourds du Québec.
Pour être au courant des développements des projets de SPILL
et encourager leur beau travail, je recommande de suivre leur page Facebook.
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