Trois raisons pour lesquelles les hommes ne sont jamais sexistes
C’est bien connu, les gens ne sont jamais sexistes. Et quand
je dis les gens, je veux bien sûr dire les hommes. On nous accorde que le
sexisme puisse exister, et même que des hommes posent des actes sexistes, mais
de là à les traiter de « sexiste », il ne faudrait pas exagérer. L’injonction
« il faut combattre le patriarcat, pas les hommes » désincarne
totalement l’oppression, au point où le « système » masque les gens
qui le composent, et le « patriarcat » n’a plus rien à voir avec les
hommes-individus qui violent, battent, tuent les femmes.
On nous propose deux alternatives pour justifier l’interdiction
(qui est en réalité du tone policing)
qu’on nous impose de qualifier un homme de sexiste (ou macho, ou machiste, ou
misogyne) : s’il n’est pas universitaire, alors c’est qu’il n’est
simplement « pas éduqué » à « ces affaires-là »; s’il est
éduqué, alors il n’est pas sexiste, il est simplement un peu fou. Voyons
pourquoi ces deux approches sont problématiques et participent, en définitive,
à l’antiféminisme.
Éducation
D’abord, voyons ce que l’on veut dire lorsqu’on dit qu’un
homme n’est pas « éduqué au féminisme ». Si cela signifiait qu’il n’a
jamais été en contact avec la moindre prise de position féministe, je serais la
première à le lui pardonner (bon, peut-être pas la première, mais ça pourrait
arriver…). Oui, il faut qu’un homme « rencontre » le féminisme (ou,
pour être sincère, « une féministe ») pour avoir l’opportunité de
défaire ses conditionnements. Mais déjà, est-ce seulement possible à l’ère de l’internet?
On peut en douter.
De toute façon, ce n’est pas cela que l’on veut dire lorsqu’on
me reproche de « m’attaquer » à un homme qui n’est tout simplement
pas éduqué. Puisque si je le connais, il est fortement improbable qu’il n’ait
jamais « rencontré le féminisme ». Pensons à un homme à mon école,
par exemple (réel) : après avoir été confronté à de vives discussions avec
une quinzaine de féministes de la Faculté, après avoir lu (très peu, soit) sur
la critique féministe du droit dans ses cours, après avoir été témoin des
nombreuses campagnes et publications d’articles féministes à son université,
comment pourrait-on avancer qu’il n’a pas eu l’opportunité d’être éduqué au
féminisme?
En réalité, ce que l’on veut dire, c’est qu’il n’a pas
encore été convaincu par le féminisme. Oui, il a « vu » le
féminisme, mais il n’en a pas encore été pénétré.
Il n’a pas eu La Révélation, qui fait passer les hommes de « pas éduqué »
à « féministe ». C’est ôter toute responsabilité à l’homme qui refuse
d’être convaincu, qui s’entête à ignorer les paroles féministes autour de lui.
C’est aussi ignorer le travail que doivent réaliser les hommes pour devenir
féministe. Finalement, c’est donner à l’homme « pas éduqué » le
pouvoir de décider quand il sera « éduqué » (i.e. convaincu) par le
féminisme – on lui donne une excuse élastique qui le protègera des méchantes
antisexistes pour le reste de ses jours, s’il choisit de demeurer fermé d’esprit.
Finalement, et c’est peut-être le plus important, lorsqu’on
me dit « il n’est pas sexiste, il doit juste être éduqué au féminisme »,
il est très clair – mais non dit – que c’est à moi de l’éduquer. Les hommes
sexistes, cela ne signifie pas des hommes qui n’ont pas fait leurs devoirs,
mais des femmes qui n’ont pas assumé leurs responsabilités. C’est à moi de
m’épuiser, pendant des années, à « discuter » avec un homme qui est
peu susceptible d’accorder la moindre valeur à mon opinion. Et cela, avant que
j’aie le droit de lui reprocher d’être sexiste – ce qui est pourtant la raison
même du besoin de cette éducation.
C’est extrêmement stratégique : il y a plus d’hommes
sexistes que de militantes féministes – du coup, ce raisonnement, s’il était
suivi, permettrait d’incapaciter toutes les féministes de la terre pendant que
le sexisme continue de demeurer impuni.
Messieurs, éduquez-vous vous-mêmes!
« Non mais il
serait pas un peu autiste? »
Lorsque je dénonce le sexisme d’un homme, une autre excuse
qu’on utilise souvent est celle de sa santé mentale (présumée). Je précise :
des gens qui ne sont pas psychiatres vont poser un diagnostic bidon (« un
peu autiste », souffre d’anxiété, probablement dépressif) dans le but d’expliquer
ce que j’ai tort de voir comme du sexisme. Les problèmes sont évidents – mais je
vais les écrire quand même.
Premièrement, il est inadéquat d’imposer un diagnostic de
santé mentale à une personne sans son consentement à une évaluation par un.e
professionnel.le.
Deuxièmement, il est extrêmement validiste d’associer
sexisme et problème de santé mentale. À ma connaissance, il n’y a aucune corrélation
entre le fait d’être autiste ou d’avoir quelque problème de santé mentale que
ce soit et le sexisme. C’est d’ailleurs un des efforts constants des mouvements
féministes que de convaincre que l’homme violent envers les femmes est tout à
fait « normal », intégré à la société, et sans trait distinctif
particulier autre que sa violence envers les femmes.
Troisièmement, même si la personne était effectivement affectée d’un problème de santé mentale, cela n’excuse pas son sexisme. Ce sont deux choses qui ne sont pas reliées. D’ailleurs, il ne faudrait pas oublier que des problèmes de santé mentale (vrais ou imaginés) servent parfois pour légitimer et intensifier une dynamique de violence conjugale. Par exemple, un homme qui contrôlerait sa conjointe en menaçant de se suicider si elle le quitte / ne couche pas avec lui / ne reste pas toujours à ses côtés / ne fait pas tout ce qu’il veut. À cet effet, je recommande la lecture de cet article (en anglais).
À bas les étiquettes!
Si tout le reste échoue, on peut toujours se rabattre sur une position « anti-étiquettes ». En gros, il serait « mal » (voire violent) de « juger » les gens en leur apposant une étiquette. Ainsi, on pourrait (avec l’accord des hommes) dire qu’une personne pose des gestes sexistes, mais non pas qu’elle est un homme sexiste. C’est ignorer qu’on pose de toute façon un jugement moral sur la personne qui pose des actes sexistes (et que « homme sexiste » et « homme qui pose des gestes sexistes » sont synonymes). Cette position se campe également sur une façon d’apposer des étiquettes qui est imaginée et non réelle, notamment :
- Que l’étiquetage se base sur des préjugés et des a priori
- Que l’étiquette est permanente
- Que l’étiquette est plus « dure » que ce qu’elle signifie – que cette personne pose des gestes sexistes
- Que les féministes sont incapables de reconnaitre un homme sexiste
- Que l’étiquette n’a pas d’utilité (notamment se protéger des hommes sexistes
Il m’apparait donc à la fois inutile et superficiel de prétendre que l’étiquetage serait une action monstrueuse dont l’interdiction mènerait à des relations plus harmonieuses entre les femmes-qui-ont-des-croyances-féministes et les hommes-qui-sont-violents-envers-elles-mais-il-ne-faut-pas-les-juger-pour-si-peu. Mais la peur de « nommer » comporte également des problèmes en soi.
| [Description: photo d'un visage féminin. Une main est posée devant la bouche.] Source: http://9words.ca/wp-content/uploads/2012/04/the-silenced.png |
Refuser d’identifier l’auteur de violences sexistes, c’est
masquer cette violence. En fait, la violence n'est plus dans le sexisme mais dans la façon d'y réagir. L’euphémisation du sexisme est un phénomène bien réel
que l’on constate tous les jours dans les médias (« inconduite sexuelle »
pour « viol », « conflit domestique » pour « violence
conjugale », etc.). On a peur d’être violent.e en utilisant un mot trop
fort, trop cru – alors que la violence ne se trouve pas dans le mot mais dans l’acte
qu’il qualifie.
Par ailleurs, dissocier la personne de ses actes participe à
une déresponsabilisation des hommes sexistes. Ce n’est pas de sa faute, cela ne
le définit pas – on revient à l’idée selon laquelle « le patriarcat »
est fondamentalement distinct de « les hommes qui le maintiennent en place ».
Le sexisme, c’est certainement motivé par des conditionnements, mais il ne faut
pas oublier que les actions sexistes sont aussi volontaires, intéressées,
conscientes, et faites dans le but de protéger ses privilèges masculins. Or,
accorder l’impunité, c’est ajouter à ces privilèges inattaquables.
Je vais m’arrêter ici, sur les paroles d’Albus Dumbledore qui
expliquait sans cesse à Harry Potter et ses ami.e.s que nommer Voldemort était
essentiel pour le vaincre, et que se refuser à le nommer ne le ferait pas
disparaitre : « La peur d'un nom ne fait qu'accroître la peur de la
chose elle-même ».
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