Je voudrais pouvoir aimer les hommes
J’ai passé 11 ans dans une école non mixte.
J’ai grandi en accordant « amies » au féminin et en abordant des
groupes avec « hey, les filles! » au lieu de traditionnel « hey guys! ». Quand j’étais jeune,
la crainte était qu’on n’arriverait pas à socialiser correctement avec les
garçons lorsqu’en entrerait dans le « vrai monde » (des hommes) –
mais comme j’avais des frères, je serais probablement correct.
Contre toute attente (ou pas),
l’intégration au milieu mixte s’est passée sans problèmes. En réalité, j’ai
passé mon cégep plutôt entourée par des garçons. J’allais au gymnase à tous les
midis soulever des haltères, j’ai eu mon premier copain, j’ai perdu de vue mes
amies du secondaire (conséquence attendue du point précédent), et j’ai intégré
un programme de sciences pures où les filles étaient minoritaires. J’aimais
être la fille dans un groupe de gars. Non pas que je préférais les garçons
parce que « les filles, c’est trop de drame », un cliché que je n’ai
jamais adopté, mais je m’aimais en version « masculine ». J’aimais
que les employés du gym de l’école me reconnaissent, j’aimais être la meilleure
de ma classe en physique ou en programmation, j’aimais être « une des
leurs » (sans doute l’expression d’une forme de misogynie internalisée). À
l’époque, j’étais bien sûr féministe, mais je n’en parlais pas tellement. Et
bien sûr c’est par là que tout a changé.
En entrant à l’université, je me suis
précipitée vers tous les groupes féministes, et j’ai commencé à penser le
féminisme plus fort et plus visiblement. Je suis rapidement devenue « la
féministe qui cause du trouble ». On m’a accusée de nuire au bien-être et
à l’atmosphère agréable à mon université. J’ai perdu tranquillement mes
quelques amis du cégep. On n’avait probablement plus grand-chose à se dire.
| Description: un homme et une femme qui font un bras de fer en se regardant dans les yeux. Source: http://img.src.ca/2012/10/03/635x357/121003_028q6_femmes-hommes_sn635.jpg |
Aujourd’hui, on compterait probablement
plus de 75% de femmes dans la liste de mes amies Facebook, et près de 100% pour
ce qui est des personnes (en dehors de la famille) avec lesquelles j’interagis
sur une base régulière. J’aime être avec des femmes comme j’ai aimé être avec
les garçons : en contredisant les stéréotypes. L’amitié féminine, sans jalousie, sans compétition, sans détours, c’est une vérité cachée – presque une révolution. Je n’ai pas fait le choix
conscient d’arrêter de fréquenter les hommes, mais je crois qu’ils me trouvent
soit menaçante soit inintéressante.
C’est peut-être dommage que le sujet
de l’engagement proféministe des hommes m’intéresse autant. J’ai écrit
plusieurs articles sur le sujet et je pourrai en faire plusieurs autres. J’aime en parler, mais je n’ai personne avec qui en parler.
C’est au cours de mon éveil militant que
j’ai compris qu’il y avait de bonnes et de mauvaises façons de s’impliquer dans
le féminisme, pour un homme. Je repère les mauvaises en un clin d’œil (on me
croit rarement, cependant, parce que « c’est un bon gars »). J’aurais
pensé me servir de ce savoir assez souvent, étant donné que le féminisme occupe
95% de mon univers. Mais ce n’est pas le cas. Si ce n’est le « tag »
occasionnel d’hommes qui veulent que je débatte à leur place parce qu’une
conversation sur Facebook a dégénéré et qu’ils aimeraient bien faire autre chose
(moi aussi, vous savez…), je ne vois pas les hommes dans mon activisme web. Les
étudiants de ma faculté me connaissent – certains m’ont dit suivre de loin mes
combats avec les masculinistes qui s’y logent – mais c’est justement ça, le
problème, ils restent loin.
J’ai été prise plus d’une fois dans des
conversations interminables sur les groupes Facebook de mon programme dans
lesquelles une dizaine d’hommes se liguaient pour ridiculiser mon expérience.
Je me demande à chaque fois : « où sont-ils? » Où sont ces
hommes proféministes au nom desquels il faudrait aménager notre activisme? Où sont ceux pour qui nous rendons nos espaces militants mixtes – « inclusifs »? Où sont ces hommes proféministes dont on dit qu’ils
sont si nombreux « en 2016 »? Où sont, même, ces hommes qui se disent
mes amis?
Quoiqu’on dise, quoiqu’on fasse, il nous
faut toujours aimer les hommes. Les haïr nous case dans la catégorie des
« mauvaises féministes » desquelles tou.te.s se dissocient. Mais où
sont les hommes qui aiment les femmes? Comment aimer celui qui nous est
totalement indifférent? Comment aimer ceux qui partent en courant?
Le proféminisme est parfois
contreproductif. Il est truffé de pièges desquels on peut apprendre – et même,
avec mon aide – si on se permet de respecter celles qui les connaissent par
cœur. Mais encore faut-il essayer. Et à chaque jour où mes « amis »,
mes « camarades », regardent en silence alors que leurs frères
m’attaquent, j’ai davantage de difficulté à croire à cet « ensemble »,
à ce pays que nous formons avec les hommes, à ce projet que l’on devrait bâtir
côte à côte. À chaque jour de silence, il est plus difficile d’aimer les hommes.
C’est faux de dire que toutes les
féministes aiment les hommes, comme si le contraire parlait contre le féminisme
plutôt que contre la masculinité toxique. Oui, des femmes et des féministes
haïssent, méprisent, craignent les hommes pour cette souffrance collective
qu’ils empilent sur nos épaules depuis toujours – de « mémoire
d’hommes ». Mais croyez-moi quand je vous dis qu’elles sont les premières
à le déplorer.
Je ne demande pas mieux que d’aimer les
hommes – qu’est-ce que vous attendez pour me donner une raison de le faire?
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