"Victime" n'est pas un mauvais mot (#ElbowGate)
Il y a longtemps que je voulais écrire sur
les connotations qu’on associe au mot « victime » – surtout lorsqu’il
désigne une femme victime de violence masculine. Tout le monde a un avis sur ce
mot – il ne faut pas dire « victime de viol » parce que c’est « victimisant »
(quoique cela veuille dire…), il ne faut pas « se poser en victime »
parce que c’est enfantin, il faut dire fièrement « je ne suis pas une
victime » pour s’autonomiser (empower)
suite à un viol. Bref, un gros mot qui fait peur. Avant d’aller plus loin, je
dois dire qu’il faut respecter le choix de chaque personne de se définir comme
elle l’entend (victime ou survivante d’agression sexuelle, par exemple); cela
ne signifie pas, cependant, que les mots que l’on emploie pour parler d’une
tierce personne n’aient pas d’importance.
Cette semaine, le Premier ministre du
Canada a donné un coup de coude accidentel à une députée en chambre. Parce qu’apparemment
rien d’autre ne s’est passé dans le monde cette journée-là, le battage
médiatique a été immense, et on parle maintenant de #elbowgate. On peut diviser les commentaires en trois catégories.
La première tombe directement dans le blâme
des victimes (victim blaming) et
accuse, en gros, la députée Brosseau d’être une salope qui se pose en victime
pour attirer l’attention – et autres variations misogynes (voir cet article (TW :
misogynie, masculinisme, blâme des victimes)).
La deuxième accuse le premier ministre d’être
violent envers les femmes, faisant de son parti un parti non féministe. Ici, on
se sert du mot « victime » sans blâme des victimes, mais à grands
renforts de sensationnalisme. Que ce soit clair : la violence envers les
femmes n’est pas exagérée dans notre
société. Elle a plutôt tendance à être banalisée (voir tous les médias du monde
qui parlent de « crimes passionnels »). Ainsi, qu’on prenne un acte
de violence au sérieux devrait être positif. Bien sûr, on parle généralement de
violence envers les femmes quand la violence est intentionnelle et dirigée vers
une femme « en tant que femme ». Néanmoins, s’il avait été commenté
de manière plus intelligente par les médias influents, l’épisode aurait pu
mener à une discussion importante sur la culture de la virilité dans le monde
politique. On peut discuter l’appellation « violence envers les femmes »,
mais il y a à mon sens une violence politique collective à exclure systématiquement
les femmes du pouvoir. Malgré un cabinet des ministres présentement paritaire,
la sphère politique demeure tout à fait macho (voir #DéciderEntreHommes, qui
témoigne de l’absence de parité dans l’espace public et politique). Une culture
parlementaire virile participe à ce phénomène. Il n’y a qu’un pas entre dire
que la politique est un monde où il faut « jouer du coude » et en
déduire que c’est « un monde d’hommes ». Souvenons-nous qu’il n’y a
pas si longtemps un scandale d’un même style (mais beaucoup moins médiatisé
parce que ridiculiser les femmes est monnaie courante) avait vu le jour au
Québec lorsque le ministre Barrette avait « caqueté » en chambre pour
se moquer de l’intervention d’une collègue. Les espaces politiques sont des
lieux où il faut crier pour se faire entendre, où des jeux de tapage rappellent
les rituels d’intimidation chez les singes, où l’avancement se fait par
réseautage dans des boys clubs, et où
la vie professionnelle est faite pour exclure les mères. Alors oui, on peut
faire le lien entre le sexisme et l’incident du #ElbowGate où le contact
physique a été privilégié comme stratégie politique. Bien sûr, ce n’est pas
comme ça qu’on a parlé de l’incident.
Une troisième catégorie de commentatrices a
déploré que la violence envers les femmes n’intéresse la société que dans des
contextes partisans (pensons aux discours sur les pauvres femmes voilées qui
ressortent à chaque élection). Elles ont reproché aux médias de présenter la
députée Brosseau en « victime », ce qui serait infantilisant et
insultant pour les « vraies victimes ». Attention, ce discours est
dangereux. On peut critiquer l’attention démesurée portée à un événement qu’on
trouve banal (quoique, je reçois rarement des coups de coude au travail…).
Cependant, la rhétorique des « vraies victimes » est à proscrire.
Cette idée selon laquelle il y aurait la « petite violence » et
la « vraie violence » envers les femmes résulte dans une
hiérarchisation qui met davantage en danger les femmes. C’est parce qu’elles ne
sont pas de « vraies victimes » que les victimes de « date rape » sont moins à plaindre
que les femmes qui sont violées par un étranger. C’est parce qu’il ne faut pas « banaliser
les vraies violences » en dénonçant les violences ordinaires que rien n’est
fait au sujet du harcèlement sexuel. Ainsi, le commentaire « critique »
du discours populaire n’échappe pas lui-même à la critique, car il permet à une
personne extérieure de décider qu’une violence est trop banale pour qu’il n’y
ait de « victime ».
Il n’y a pas de mal à être une victime. On
ne peut pas à la fois se battre contre le blâme des victimes et se sentir
insultées lorsque le même mot est utilisé pour qualifier une situation
quelconque. Victime. Victime. Victime. Redites-le jusqu’à ce que vous cessiez d’entendre
« faible », « vulnérable », « sans pouvoir ». Le
phénomène du #ElbowGate nous aura appris que, lorsqu’il est question de
violence envers les femmes (avérée ou imaginée), la victimisation demeure un
sujet qui nous met mal à l’aise. Blâme, sensationnalisme, partisannerie et peur
du mot doivent disparaitre de nos paroles lorsqu’il est question de victimes de
violences masculines.
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