La gauche rejette Hillary Clinton? Je rejette le sexisme
| Source [Description: photo de Hillary Clinton ayant l'air exaspéré.] |
« Choisir
le moindre mal » (lesser of two
evils)
Je veux d’abord parler de cette phrase qui
est revenue d’innombrables fois depuis la nomination de Hillary Clinton, selon
laquelle la soutenir serait choisir le moindre mal – comme si ce n’était pas ce
que l’on faisait tous les jours. Bien sûr, tous ces hommes blancs qui brandissent
des idéaux trop puissants pour leur permettre de dire un seul mot positif de celle
qui sera peut-être la première présidente des États-Unis ne font jamais le
moindre compromis moral. Jamais ils n’ont consommé une barre de chocolat non
équitable. Jamais ils n’ont acheté les produits d’une compagnie moins
problématique qu’une autre. Et manifestement, jamais ils n’ont voté dans une
élection.
Ce que la gauche reproche à Clinton, en
gros, c’est de ne pas être révolutionnaire. De ne pas être, après toute une
carrière en politique, identique à une personne qui aurait passé sa vie dans l’activisme.
De ne pas proposer une plateforme correspondant à tous les niveaux à ce que
nous aurions rédigé. On dirait qu’il faut le rappeler : il n’y a rien de
nouveau ici. Un système principalement basé sur deux partis ne peut pas
produire des plateformes parfaites pour chaque individu.e de la société. L’idée
de base du parti politique, c’est de se rassembler avec les personnes qui ont
une idéologie assez semblable pour qu’il soit possible de travailler ensemble –
pas d’abolir toute différence d’opinion.
Et puis, qu’est-il arrivé à la gauche qui
jurait que la révolution ne passerait pas par le système électoral? Où est
passé le discours qui affirmait que, par sa nature, le système démocratique ne
pouvait pas accueillir tous les changements sociaux nécessaires - d’où la
nécessité de l’activisme au-delà des campagnes épisodiques? Toute personne qui
croit sincèrement que la sphère politique est condamnée au conservatisme, et
qui reproche à Clinton de ne pas satisfaire les plus hauts standards de
progressisme est littéralement en train de la tenir à un standard impossible.
Si je suis trop jeune pour avoir autre chose qu'une intuition que les campagnes présidentielles précédentes – y compris celle d’Obama
– n’étaient pas bloquées sur le thème du lesser
of two evils, je ne peux m’empêcher d’y voir du sexisme. Ce n’est pas
nouveau que les femmes soient tenues à la perfection, alors qu’on accepte
facilement les échecs des hommes (boys
will be boys, right?). Parce qu’elle est une femme, Clinton a attiré l’attention
des féministes – mais ce n’est pas une raison pour exiger d’elle une perfection
irréaliste dans le contexte politique états-unien. Entre les progressistes qui ont des standards élevés de perfection morale, et les conservateurs toujours convaincus que les femmes sont l'incarnation du Diable, le serpent et la socière à la fois, Clinton ne semble pas pouvoir échapper à la démonisation.
Je ne dis pas qu’il faut se satisfaire d’un
féminisme approximatif ou accepter une égalité partielle. On peut, bien sûr,
critiquer les failles de la plateforme de Clinton, et continuer d'exiger mieux
du système politique. Mais ayons la décence de demeurer honnêtes. Dire que
Clinton et Trump, c’est du pareil au même, est une affirmation ridicule. Affirmer que Clinton n’est pas du tout, en
aucun cas, pas le moins du monde féministe, c’est faire preuve de mauvaise foi.
On accorde l’étiquette féministe à des publicités, quand même! Combien de
fois ai-je entendu : « c’est du féminisme pop, mais pour le milieu publicitaire / pour l’époque / pour le
monde de la mode / etc., c’est déjà un exploit »? Clinton n’est-elle pas
elle aussi inscrite dans une époque, dans un système, dans une société qui
contraint ses choix et son idéologie?
On
ne peut pas soutenir Clinton juste parce qu’elle est une femme
À cause de la peur maladive qu’on a du « sexisme inverse » de la discrimination positive, on ressent le besoin de crier sur tous les toits qu’on ne prend pas systématiquement le parti des femmes simplement parce qu’elles sont femmes. Et pourquoi pas? Je n’ai pas honte d’affirmer qu’en général, j’aborde une situation avec un préjugé favorable aux femmes. Cela ne me rend pas moins objective qu’une personne qui croit être neutre, simplement parce qu’elle refuse de reconnaitre le biais favorable aux hommes qu’on nous a tou.te.s inculqué depuis l’enfance.
On peut très bien ne pas être d’accord avec
toutes les politiques de Clinton, tout en la soutenant – ou, au moins, en se
retenant de la couvrir d’insultes à chaque occasion – par solidarité féminine. Ce
n’est pas en tenant les politiciennes à des standards 200 fois plus élevés (c’est
ce qu’il faut pour arriver à la conclusion que Trump et Clinton sont « aussi
pires ») qu’on fera avancer la cause des femmes.
La
caricature de Clinton
Si au moins c'étaient les
politiques de Clinton qu'on critiquant, ce serait déjà ça de gagné. Or, les hommes politiques sont jugés sur leurs idées et leurs accomplissements, alors que les femmes politiques sont jugées sur leur moralité.J’ai écouté la première moitié du débat présidentiel (il y a une limite au nombre de fois que je peux voir un homme interrompre une femme avant de mettre fin au supplice), et, dans les premières quelques minutes, Clinton avait déjà proposé de taxer les riches, d’établir des congés parentaux, de rendre les garderies plus accessibles et de s’attaquer aux problèmes de conciliation travail-famille. Un peu plus tard, elle maintient que les policiers.ères ont des biais racistes, que les fouilles « aléatoires » ciblent injustement les jeunes hommes noirs, et qu’il y a trop d’afro-américain.e.s en prison pour des crimes non violents. Cela parait peut-être pas grand-chose pour mes lectrices, mais rappelons que les États-Unis sont l’un des deux seuls pays à n’offrir aucun congé de maternité payé! Rappelons également que le système carcéral est d’une inefficacité notoire, mais qu’il persiste dans ses excès parce que les politicien.ne.s gagnent des votes en semblant « tough on crime ». Ce que Clinton propose, pour vous et moi, cela va peut-être de soi – mais par rapport au contexte politique états-unien, c’est révolutionnaire! Et pourtant, depuis des mois que dure la course, je n’ai observé dans mon réseau de progressistes aucun commentaire sur le sujet. Pas un seul statut ou commentaire sur les garderies, et très peu sur l'équité salariale - alors que ces sujets ont été longuement abordés lors de la campagne canadienne, dans laquelle les chefs hommes concourraient pour le titre du meilleur féministe.
Si Sanders était toujours présenté en abordant ses propositions, Clinton n’est décrite que par ce qu’elle n’est pas – moins raciste que Trump, moins féministe que Sanders. Comment se fait-il qu’on garde le silence sur ses promesses directement féministes? Peut-être pour maintenir la caricature qu’on se fait de Hillary Clinton, ce monstre sans cœur qui représente l’Institution, qui n’est rien de plus que le clone de toutes les personnes qui sont venues avant elles – y compris son mari –, qui n’a pas d’existence et de substance propre. Pour maintenir cette caricature d’une femme qui n’a de féministe que son genre. Une femme à qui l’on reproche d’avoir une carrière, d’être trop froide, et de jouer le jeu de la politique – bref, à qui l’on reproche d’agir « comme un homme ».
Refuser
de voir le sexisme
Les hommes de gauche qui refusent d’endosser
Clinton aiment se convaincre qu’ils sont imperméables au sexisme, que leurs
opinions politiques sont tout à fait objectives et justifiées. Ils pensent
pouvoir voir au-delà du genre et sont fiers d'aborder la course autrement que
comme une « guerre des sexes ». Mais, qu’ils le veuillent ou non,
cette campagne est genrée. Elle aura, peut-être plus que toute autre campagne
électorale, des implications immenses pour les femmes des États-Unis et du
monde. Et il est impossible de faire abstraction du fait que Clinton est
désavantagée en raison de son genre.
D'abord, pourquoi s’entête-t-on à appeler Clinton
par son prénom, et pas Trump? Qu’on ne vienne pas me dire que c’est pour éviter
la confusion avec « Bill ». Premièrement, si une personne est
confuse, elle a probablement vécu la dernière année sous une roche.
Deuxièmement, la tendance à appeler les femmes politiques par leur prénom n’est
pas limitée à celles dont le mari est également en politique. Combien de fois
Marois a-t-elle été appelée « Pauline »? Le patriarcat travaille fort
pour dépouiller les femmes, et surtout les femmes mariées, de leur nom de
famille – peut-on ne pas lui faciliter la tâche?
Par ailleurs, celleux qui ont regardé le
débat présidentiel, même en partie, auront forcément constaté la division
inégale du temps de parole entre les deux candidat.e.s. Des articles rapportent
que Trump a interrompu Clinton plus de 50 fois pendant le débat,
dont 25 fois dans les premières 26 minutes.
Dans toutes les photos, on le voit qui domine en taille son adversaire. Tout au
long du débat, on voit Clinton qui écoute poliment alors que Trump grimace,
crie et gesticule. Trump a même eu l’audace d’attaquer Clinton en raison de ses
publicités trop « méchantes » – lui, dit-il ne l’a pas ainsi
calomniée. On parle d’un homme qui a suggéré que son adversaire devrait êtrefusillée… Répète-moi encore une fois comment les deux candidat.e.s reviennent au même
pour ce qui est de la violence envers les femmes?
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