Trois raisons de cesser d’accuser les féministes d’être « sur la défensive »
Si vous êtes féministe et que vous avez
l’habitude d’en parler, on vous a sûrement déjà accusée d’être trop « sur
la défensive ». Marchant main dans la main avec le cliché selon lequel les
femmes et les féministes seraient « trop émotives » pour débattre
« rationnellement », cette accusation sert à faire taire
l’interlocutrice. Il s’agit d’une manifestation du tone policing, ou police du ton, qui consiste à attaquer une
féministe en raison du son ton plutôt que de confronter le contenu de son
discours. Si vous êtes un homme, vous avez peut-être vous-même utilisé ce
reproche sans y penser davantage. Voici trois choses à prendre en compte avant
d’accuser une féministe d’être sur la défensive.
1)
Il faut montrer ses cicatrices
pour « prouver » le sexisme
Contrairement à la croyance populaire, les
féministes ne sont pas des bibliothèques ambulantes. Il est souvent difficile
de mobiliser sur le champ des études à l’appui de ce que l’on avance – surtout
que les antiféministes sceptiques exigent alors qu’on leur détaille la
méthodologie, la date, la source de chaque affirmation. Parler de sexisme
revient donc le plus souvent à mobiliser notre expérience personnelle, ou une
synthèse extraite du vécu de toutes les femmes avec lesquelles on a discuté.
Sauf que, comme la parole d’une femme est en soi douteuse, nos interlocuteurs
nous obligent le plus souvent à donner des détails. À titre d’exemple, un homme
m’a déjà affirmé ne pas croire que le sexisme ordinaire était si fréquent que
ça; pour le démentir, il s’attendait à ce que je lui dévoile chaque occurrence
de sexisme vécue dans une semaine. Autre exemple, un autre a exigé que je
détaille, exemples graphiques à l’appui, ce que je voulais dire par violence
conjugale autre que des coups.
| ambition-et-reussite.com/wp-content/uploads/2015/03/15431307-123RFLiuMing-doigt-accusateur.jpg Description: dessin d'une main géante qui pointe un doigt accusateur vers un petite bonhomme blanc. |
Lorsqu’on parle de violences sexistes, on a
souvent l’impression de devoir choisir entre garder certaines anecdotes dont on
n’a pas envie de parler intimes et donner notre 100% pour convaincre la
personne avec laquelle on parle. À force d’être poussée à donner plus de
détails personnels à chaque fois qu’on parle de violence conjugale, de
discrimination ou de violences sexuelles, est-il vraiment surprenant que la
tension monte et qu’on donne l’impression d’être sur la défensive?
À cela s’ajoute un contexte de blâme des
victimes (victim blaming) qui fait
qu’à chaque fois qu’on raconte une expérience où on a vécu du sexisme, on a
l’impression d’être au banc des accusées.
2)
Les débats sur le féminisme ne
sont jamais abstraits
Il y a quelques temps, un homme m’a demandé
pourquoi on ne pourrait pas reconnaitre aux femmes le droit à l’avortement,
tout en accueillant les débats théoriques sur la moralité de celui-ci. Il
semblait penser qu’il pourrait y avoir une séparation totale entre les débats philosophiques
et les actions ou votes de loi agissant « dans la vraie vie ».
Une femme ne peut avoir un tel point de
vue. Lorsqu’on parle de sexisme, on parle de comportements qui menacent
réellement notre vie, notre intégrité, notre sécurité et notre santé. Rappelons
que j’ai statistiquement plus de chances d'être blessée ou tuée par un homme que de
mourir du cancer, de la malaria, de la guerre ou d’un accident de la route combinés!
"Worldwide, women between fifteen and forty-four are more likely to be injured or die from male violence than from traffic accidents, cancer, malaria, and the effects of war combined." (Source) [Traduction: Mondialement, les femmes entre quinze et quarante-quatre ans ont plus de chances d'être blessées ou de mourir en raison de la violence masculine qu'à cause d'accidents de la route, du cancer, de la malaria et des effets de la guerre combinés]
Discuter d’un sujet tel que la culture du
viol d’une façon posée et désincarnée est un privilège masculin. Plutôt que de
féliciter les hommes pour leur pondération et leur rationalité, invitons-les à
se remettre en question et à reconnaitre leur privilège de personne non
concernée. Si des hommes balancent des menaces de viol à toutes les femmes
qu’ils croisent parce qu’on les « menace » de faire un film ou un jeu
vidéo qui n’est pas à 100% centré sur eux, je pense qu’on peut
« pardonner » aux femmes de perdre leur calme à l’occasion lorsqu’on
parle du viol qu’elles ont vécu ou vivront probablement…
3)
Les féministes n’ont de toute
façon jamais le bon ton
Exiger des féministes qu’elles s’expriment
autrement présume qu’il y a au moins une façon de s’exprimer qui soit
acceptable. Or, pour éviter de confronter leurs présupposés sexistes, les
masculinistes attaquent les féministes en raison de leur façon de s’exprimer indépendamment
de la façon dont elles s’expriment. Ne soyons pas naïves : la
« bonne » féministe n’existe pas. Ou plutôt, la « bonne »
féministe est celle qui se tait.
En plus des règles du jeu profondément
injustes envers les féministes, les perceptions qu’on a d’une femme qui
s’exprime avec conviction sont très différentes de celles d’un homme qui
s’exprime de la même manière. On perçoit plus négativement une femme qui lève
le ton, parce qu’elle contrevient au modèle de la « bonne femme »,
alors qu’un homme qui s’emporte cadre tout à fait avec l’image qu’on se fait de
la masculinité. Plus encore, les barèmes avec lesquels on mesure la parole
publique sont sexistes en eux-mêmes. Comme future avocate, par exemple, je suis
consciente depuis longtemps des normes sexistes qui dévalorisent les voix plus
aiguës lors des plaidoiries, un standard évidemment problématique.
Ainsi, avant de reprocher à une féministe
le ton qu’elle adopte, demandez-vous s’il est vraiment celui que vous croyez.
Est-elle vraiment énervée, ou est-ce seulement que vous la jugez « hystérique »
en raison de son genre? La percevriez-vous de la même façon si elle était un
homme, ou seriez-vous en train de célébrer son énergie et sa passion?
Conclusion
J’espère que cet article incitera les
hommes (et les femmes) à y penser à deux fois avant de reprochez aux féministes
d’être sur la défensive. Pratiquez un peu votre empathie et mettez-vous à la
place d’une personne qui doit aborder des sujets difficiles et personnels,
devant un auditoire sceptique et désintéressé, dans un contexte où toutes les
voies (et voix) possibles sont condamnables.
Pour les féministes, j’espère vous rassurer
sur un point : vous n’êtes pas le problème. Quoique vous fassiez, les
antiféministes trouveront toujours que vous prenez trop de place, faites trop
de bruit et agissez de la mauvaise façon. Cessons donc de consacrer de l’énergie
à chercher à faire plaisir. Tant qu’à être accusées de mal s’exprimer, autant
ne pas se censurer et donner cœur et âme à nos luttes.
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