Le complexe de Cendrillon

Il était une fois les femmes et la fiction. Pour les ignorant-e-s des beuveries du samedi soir, il s’agit du dernier cocktail en vogue. Explosif : sans doute. Mortel : peut-être bien. C’est en tout cas ce qui ressort des dernières discussions féministes entourant la parution, puis le projet de film de Cinquante nuances de Grey. Glamourisation de la violence conjugale, justification des comportements abusifs, culture du viol et banalisation du harcèlement… Si ces critiques vous semblent familières, c’est peut-être parce que les mêmes craintes avaient été soulevées au sujet de la série Twilight, tout aussi acclamée par le lectorat féminin. Générant des appréhensions similaires quant à leur influence sur leurs lectrices, leur succès révèle également un problème en amont dont elles sont le symptôme, problème que l’on pourrait qualifier de « complexe de Cendrillon ».

N’est-il pas pour le moins attristant que des millions de femmes se reconnaissent immédiatement dans une Anastasia maladroite, mal à l’aise dans sa peau, ordinaire… Et dans une Bella qui partage ces caractéristiques? Les deux jeunes femmes fréquentent un homme contrôlant, jaloux et violent; pourtant, au vu de leur faible valeur (à leurs propres yeux), elles apparaissent comme les gagnantes du gros lot. Tu es poussière et tu resteras poussière à moins de séduire un Prince, disait la vierge Marraine à une Cendrillon couverte de suie, docile, désemparée et sans intérêt… À moins que je ne confonde deux récits?

Exposées à des « modèles » de femmes qui se considèrent à peine un peu plus que des moins que rien (pour le dire simplement), les filles ne peuvent qu’en tirer des (mauvaises) conclusions quant à leur propre valeur. Ayant internalisé le schéma de la floraison uniquement réalisable grâce au nivellement vers le haut dû au prince, elles se reconnaissent dans ces personnages féminins fragiles, maladroits et sans confiance qui peuplent les univers dont elles assureront aussitôt la rentabilité. Et, hélas, qui dit « lucratif » dit « statu quo », car quel-le chef-fe oserait altérer une recette cent fois gagnante? Pas cellui qui sert les prêts-à-avaler d’Hollywood. L’indigestion serait trop dangereuse. Condamnées aux fades saveurs des déjà-vus par un cercle vicieux qui se mord la queue, nous ne pouvons qu’envier les tueurs de dragons, les explorateurs intergalactiques, les riches PDG auxquels personne ne résiste et les vampires tout-puissants que rencontrent nos frères. Pendant que leur imaginaire ainsi concocté nourrit l’égo de ceux qui se laisseront plus difficilement marcher sur les pieds, on les rêve en couleurs sans voir le daltonisme qui nous guette, celui qui nous rendra aveugles aux couleurs des pommes pourries. On les rêve sans voir la petitesse qui cherche à nous séduire. On oublie de se rêver super-héroïnes : or, si nous ne le sommes pas dans la fiction, comment le saurions-nous dans la réalité?

Le féminisme « pop » a fait de l’estime de soi son cheval de bataille, et parcourt fougueusement les champs minés des troubles alimentaires et de la diversité des corps. On discute moins de l’incidence de la dévalorisation des femmes sur les relations qu’elles entretiennent avec les hommes et sur les rapports qui s’installent au sein des couples hétérosexuels. Si Cendrillon s’était toujours sentie comme une princesse (voire, soyons folles, une reine), se serait-elle précipité aussi dans les bras du prince inconnu (mais supposé « charmant »)? Si Belle avait été « exceptionnelle » plutôt que « bizarre », serait-elle restée avec une bête sauvage et violente? Que dire de Bella Swan et d’Anastasia Steele, si désespérées de se parachuter dans la gueule du prince-grenouille? Toute chose étant relative, et l’amour plus encore que les autres, la valeur du séducteur est d’autant plus reluisante que la séduite se trouve banale. Et chacune d’entre nous connait les dangers de croire au « mari-jackpot », et les abus qu’une telle foi facilite.

Dans une société où chaque regard forme une image colorée par la déshumanisation et la dévalorisation des femmes, la littérature et le cinéma populaires doivent être les vecteurs d’une forme toute particulière d’autonomisation. Un empowerment qui doit jaillir non pas de l’acceptation de soi ou de l’amour du prince, mais plutôt de l’amour de soi. Celui qui nous permettra de refuser que les abuseurs profitent de l’extrême facilité avec laquelle nous – même les féministes – en arrivons à nous reconnaitre dans l’ordinaire.

La question de la représentation des femmes dans la culture populaire, et en particulier la rareté des héroïnes mise en évidence par le test Bechdel, n’obtient pas l’écho qu’elle mériterait. Les résultats de l’examen restent excessivement décevants. Ce n’est pas une raison pour ne pas hausser le standard. Quel bien y a-t-il à entendre Cendrillon converser avec Javotte, s’il en résulte une dépréciation constante de la future princesse et de la spectatrice qui s’y identifie? Pour éviter des catalyseurs de désastres à la Twilight et Cinquante nuances de Grey, et en attendant que les réalisateurs s’intéressent à des questions aussi accessoires que celle de savoir si des femmes seront violentées en conséquence de leur œuvre, adoptons un nouveau test. Exigeons des films qu’ils présentent une héroïne, mais une héroïne qui le soit réellement, pas seulement un personnage principal. Une fille ou une femme qui connait sa valeur, ou la découvre sans qu’elle soit révélée par un homme. Un personnage confiant qui s’aime plus qu’elle n’aimera l’amoureux qu’il faudra bien mettre sur son chemin pour remplir les cinémas, et surtout les caisses. S’estimer, rien que cela, suffit d’ailleurs peut-être à faire d’une femme une héroïne.  

Nous sommes toutes des héroïnes, et celles qui ne le savent pas encore méritent de le découvrir à l’abri des insipides représentations des femmes comme demoiselles en détresse. Nous ne sommes pas des trophées : nous voulons être les championnes. Pas les lignes d’arrivée mais les marathoniennes.


Il est plus que temps que les artisan-e-s de la culture soient mis au parfum. 


Princesse ou héros? La publicité pour le prochain spectacle Disney on Ice confirme la difficulté de percevoir les femmes (et particulièrement les princesses) comme des héroïnes - même dans le contexte de leurs propres histoires


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