6 décembre: je n'ai pas de peine

Les femmes et les féministes sont en deuil en cette journée du 6 décembre, qui marque le 25e anniversaire de la tuerie antiféministe de Polytechnique. Il y à 25 ans, un homme a assassiné ces 14 femmes, 13 étudiantes en génie et une employée.

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Je n’étais pas née il y a 25 ans. La première fois que j’ai entendu parler du massacre, c’était en 2009, lorsque ma tante, qui pourtant était sur les lieux de la fusillade, a acheté le film qui la raconte. Jamais un mot n’a été dit en cours d’histoire. Pourtant, 14 mortes, au Québec, c’est historique. Mais l’histoire, c’est celle des hommes.

Polytechnique, c’était cet événement lointain, l’acte d’un fou dont on ne parlait pas, parce que ce n’était pas assez important. Alors, je n’ai pas de peine.

Je n’ai pas de peine, ce matin, parce que depuis près de 2 ans, je lis tous les jours des titres de « faits divers » qui relatent (mal) des féminicides. Une femme assassinée par un homme, c’est aussi banal que le Soleil qui se lève. Qui s’en préoccupe?

Alors, je n’ai pas de peine. Je dis ça sans fierté. Il n’y a tout simplement plus de place pour la peine.

Je n’ai pas de peine mais je suis en colère. Tellement pleine de colère.

Je suis en colère contre les hommes qui commémorent la tuerie tout en étant les pires machistes le reste de l’année (médaille d’or au propriétaire de Bobby Mcgee). Contre ceux qui se réveillent dans un monde d’inégalités deux fois par année, le 6 décembre et le 8 mars, et qui rêvent dans un monde parfait les 363 autres jours. Ceux qui me trouvent trop énervée.

Je suis en colère contre les médias, qui s’intéressent au féminisme quand c’est à la mode. Contre La Presse, qui monte un dossier sur Polytechnique après avoir publié les pires atrocités sexistes et cissexistes dans les dernières semaines. Contre Le Devoir, dont la moitié des articles sur l’événement ont été rédigés par des hommes. Parce que les femmes n’ont pas le droit de « prendre leur place », surtout pas aujourd’hui. Parce que les hommes sont incapables de se taire une seule journée, alors ils nous réduisent au silence jour après jour.

Je suis en colère contre ceux qui me disent de ne pas être en colère. Contre ces hommes que je connais à peine qui, périodiquement, me suggèrent de bloguer autrement. Ceux qui, pétris de condescendance, me disent comment me sentir, comment écrire, comment percer. Ceux qui sont des alliés sauf quand ça fait mal. Ceux qui ne savent pas qu’ils ne savent rien.

Je suis en colère contre ceux qui n’ont jamais eu peur pour leur vie, ceux qui, lorsqu’ils ont envie de sortir, sortent. Comme ça, sans couper le cheveu en quatre, sans se retourner à chaque pas ou sursauter quand leur ombre les dépasse. Je suis en colère contre ceux qui ne connaissent pas la peur et sont trop sots pour écouter.

Je suis en colère contre ceux qui, sans m’ôter la vie, m’ont pris mon corps. Contre les violeurs, contre les harceleurs, contre ceux qui ont leur mot à dire sur ma contraception, mon épilation, mon habillement – et le disent. Contre ceux qui pensent que je leur appartiens.

Je suis en colère contre mes camarades qui se disent proféministes et me dénigrent pour mon activisme. J’en veux aux hommes qui connaissent et imposent le « bon » féminisme, celui qui n’attaque personne et tolère les pires atrocités. Chuchotez, mesdames, inutile de crier quand on crible votre corps de balles.

Je suis en colère contre ceux qui rêvent de futurs qui me sont interdits, et n’en sont pas conscients. Ceux qui n’ont toujours pas compris ce que c’est qu’être femme dans un métier d’hommes, et qui attendent leur biscuit pour ne pas être ceux qui nous massacrent avant notre graduation.
Je suis en colère contre ceux qui pensent au salaire qu’ils feront après leur graduation, quand je me demande si je trouverai un milieu de travail sans harcèlement sexuel et qui ne rejettera pas ma candidature à cause de mon féminisme peu discret. J’en veux à ceux qui croient que les problèmes se sont terminés il y a 25 ans.

Dans un monde féministe, j’étudierais en ce moment même pour des examens à Polytechnique. Dans un monde féministe, je ne serais pas en colère. Mais notre monde n’est pas féministe. Si tu n’es pas en colère, tu ne portes pas assez attention.





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