Un conjoint est-il un papa?

La semaine passée, j’entamais avec enthousiasme mon premier cours de droit de la famille, un sujet qui promet d’être passionnant et de donner lieu à de nombreuses réflexions féministes en aparté. Je n’ai pas été déçue. Forcément, une étude à la fois progressiste et historique du droit de la famille nous amène à questionner le rôle, la substance et les particularités des rapports familiaux. Ainsi, le premier jugement étudié était In Re : Robert Paul, un vieux cas (si l’on peut dire) états-unien des années 80, concernant une demande d’adoption. L’adoptant de 57 ans et l’adopté de 50 ans entretiennent un rapport amoureux : il ressort de la situation que les deux hommes souhaitent utiliser le mécanisme de l’adoption pour ancrer dans le droit de la famille une relation décrite comme « quasi-matrimoniale », à une époque où le mariage entre deux personnes de même sexe/genre n’est pas encore possible.

Le jugement soulève des questions de droit intéressantes : le pouvoir législatif avait-il l’intention que l’adoption entre adultes serve une telle fin? Le pouvoir judiciaire doit-il permettre de contourner créativement des empêchements arbitraires et homophobes? Peut-on tracer une distinction claire entre un rapport parental et un rapport amoureux? Pour la majorité des juges, les réponses sont claires et l’adoption doit être rejetée. À grand renfort d’adverbes et d’adjectifs colorés, ses juges décrivent une solution évidente – c’est à se demander pourquoi la cause est même entendue. Cependant, si le droit offrait des solutions évidentes, nous ne passerions pas tant d’années à espérer le maîtriser. Il faut donc voir dans cet excès d’enthousiasme ce que révèlent généralement, d’après mon expérience, les prises de position catégoriques : l’influence de valeurs profondes.

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[Description d'image: 4 personnages découpés dans du papier
rouge se tenant la main. Les silouhettes représentent une fille,
un garçon, une femme et un homme. On voit leur ombre devant
elleux. Le fond est blanc.]
Comme pour beaucoup de jugements hors de l’ordinaire, on peut soupçonner que le conflit d’interprétation camoufle un conflit de valeur, et que la solution alternative (l’adoption) que la majorité décrit comme « absurde » lui est plutôt « répugnante ». Il n’est pas difficile de voir qu’un tel jugement mobilise le fort tabou social que représente l’inceste : légitimer comme filiale une relation amoureuse et sexuelle nous rend mal à l’aise. Un enfant n’est pas un partenaire amoureux. La distinction est claire dans notre esprit depuis toujours, et le malaise perdure même si l’enfant est en réalité un adulte et que le contexte atténue la connotation incestueuse de la démarche.

Cependant, le raisonnement inverse n’est pas mobilisé – ni dans le jugement ni dans la discussion en classe qui en a suivi la lecture. Qu’un partenaire amoureux ne soit pas un parent ne nous vient pas aussi rapidement à l’esprit. Pourtant, il ne relève pas du rôle du partenaire de prendre soin de l’autre comme d’un enfant – de « materner » pour genrer la situation. De même, une relation amoureuse ne devrait pas être « paternaliste ». Ces hypothèses ne sont cependant pas décrites comme « répugnantes ». Pour une féministe qui se soucie du problème des relations amoureuses malsaines ou inégalitaires, cet enjeu est tout aussi pertinent que la question de l’inceste.

Pourquoi alors ce silence? Deux hypothèses s’imposent, qui m’éloignent de la situation en question mais concernent toujours notre regard sur les rapports familiaux. D’une part, notre expérience personnelle du couple (vécu ou observé) n’écarte pas le maternage. Notre socialisation genrée nous apprend, en tant que femmes, le travail continu du care, c’est-à-dire à prendre soin des autres, y compris dans nos relations de couple. En parallèle, la culture populaire véhicule le message selon lequel boys will be boys et nous présente un modèle infantilisé des hommes. Rien, de ce côté, pour nous aider à questionner le fait qu’une relation amoureuse devienne filiale. D’autre part, le droit de la famille achève le travail en ne faisant pas que permettre, mais en imposant depuis toujours (de moins en moins, certes) un rapport paternaliste entre l’époux et l’épouse. Morceaux choisis : incapacité juridique de la femme mariée, soumission de la femme à son mari, entraves à l’autonomie financière, perte du nom de famille…

Peut-être se demandera-t-on le rapport entre une demande d’adoption d’un homme par un homme et les déterminants sociaux et juridiques du couple hétérosexuel. D’abord, un jugement vieux de 30 ans et étranger ne nous apprend pas grand-chose sur l’état du droit – mais il peut nous apprendre beaucoup sur la façon dont on le pense, d’où la pertinence d’interroger notre façon de percevoir les enjeux qu’il soulève. Ensuite, le droit a toujours été pensé en rapport à une famille dite « normale » ou « traditionnelle », c’est-à-dire issue du mariage entre une femme et un homme. Voilà donc les explications qui me viennent lorsque je constate que la question posée par ce jugement n’est posée qu’à moitié. Au lieu de se demander s’il est acceptable que l’adoption transforme un membre du couple en le parent de l’autre, on ne pense qu’au fait qu’il est impensable qu’un père et son fils (une fois l’adoption complétée) entretiennent une relation amoureuse. 


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