Suffragette: notre histoire, nos ennemis, nos combats

[Description d'image: affiche du film Sufragette.
Photo des trois personnages principaux avec les
mots "mères, filles, rebelles", et le titre du film.
Première états-unienne: 23 octobre.]

Lorsque j’ai regardé la bande-annonce du film Suffragette pour la première fois, il y a déjà plusieurs mois, j’ai été parcourue d’un frisson. Moi qui suis loin d’être une personne « émotive », j’ai été profondément touchée. J’ai serré les poings malgré moi et ressenti un mélange de rage et d’excitation monter en moi. Je me suis dit : « enfin! Ce film, c’est moi. C’est mon histoire ». Enfin, j’allais avoir la chance de voir un film qui racontait une histoire dont je me sentais faire partie, un récit qui me parlait composé de personnages auxquels je m’identifiais. Et puis, ça m’a frappé, comme ces roches que les Suffragettes utilisaient pour fracasser des fenêtres. À moitié abasourdie par la pensée cynique qui venait de me traverser, je me suis demandé si pour les hommes, chaque expérience cinématographique était aussi intense, aussi authentique, aussi proche d’eux. « Ça doit être ça, être un homme ». Être un homme, c’est quand toute l’histoire est ton histoire, tous les héros tes héros, tous les personnages ta propre personne réinventée avec un effort minimal d’imagination. Et puis j’ai ressentie ce découragement devant ce petit plaisir du cinéma que je devrais attendre pendant des mois, et que les hommes pouvaient aller chercher à deux pas de chez eux n’importe quel mardi soir. Et mon droit de vote si tardivement acquis n’efface pas l’amertume de cette injustice.

Fidèle à sa bande-annonce, le film nous fait passer par un tourbillon d’émotions. On gigote sur notre banc, on serre les dents, on éclate de rire (jaune). C’est un film qui nous en fait voir de toutes les couleurs (enfin, surtout la blanche – j’y reviendrai).

Les personnages
D’abord, la méfiance. Le film sera-t-il raciste? Les personnages masculins prendront-ils toute la place? Le pacifisme sera-t-il glorifié? En fin de compte, le film réussit à éviter plusieurs pièges qui auraient révélé une absence de réflexion poussée sur un projet féministe. Cela permet à la spectatrice de se laisser porter par l’histoire et d’admirer ou de haïr avec passion ses personnages – car c’est effectivement la qualité des personnages (qui ne sont pas seulement des individu.e.s, mais aussi des icônes et des symboles) qui fait du film une réussite.

Maud Watts (Carey Mulligan) est le personnage principal. Elle n’est pas une suffragette, et s’empresse de le répéter à qui veut l’entendre. Du moins, au début. Pour une fois qu’on avait l’opportunité de voir nos héroïnes en action, des héroïnes fortes, passionnées, rebelles et intransigeantes, j’ai d’abord été déçue que la narration se place du côté des moins « extrémistes ». Rassurez-vous : l’évolution des convictions de Maud nous fait voir un éventail de rôles d’activiste, et le film est loin de placer les « violentes » lanceuses de roches du mauvais côté de l’histoire. Son rôle de mère permet de mettre en évidence les déchirements et les sacrifices vécus par les Suffragettes aliénées de leur famille.

Les autres combattantes, Edith Ellyn (Helena Bonham Carter), Emmeline Pankhurst (Natalie Press), Emily Davison (Natalie Press) et Violet Miller (Anne-Marie Duff), entre autres, ajoutent de la profondeur à l’image de la Suffragette dont les représentations sont le plus souvent caricaturales. Ouvrière ou bourgeoise, épouse, mère ou fille, jeune ou âgée, la Suffragette est avant tout solidaire de la cause des femmes, une solidarité qui lui permet d’aider celle qui est violentée par son mari, de consoler celle qui vit son premier séjour en prison, et même de respecter celle qui doit se retirer du premier rang de la lutte parce qu’elle ne peut se permettre le risque encouru.

Mais c’est en résistant à la tentation de glorifier les hommes comme des alliés inestimables à la cause – comme il est de bon ton de le faire – que le film touche le plus juste. La gente masculine ne sert finalement qu’à présenter « 50 nuances de traitrise », et bien sûr, on reconnait des personnages de notre activisme de tous les jours. Il y a celui qui viole, bien sûr, et ceux qui battent les femmes, mais aussi celui qui les regarde faire, impassible, celui qui se moque des convictions des femmes, celui qui a honte de sa femme, celui qui tente de désolidariser les femmes… Et bien sûr, celui qui soutient la lutte et a même fait de la prison, celui que la production a décidé de laisser visuellement dans l’ombre la plupart du temps, jusqu’à son « heure de gloire », où le meilleur allié commet finalement la pire traitrise. À l’heure où la communauté féministe tente de briser le silence sur la violence des hommes dits proféministes, le coup de couteau dans le dos enrobé de bonnes intentions du mari bienveillant a des douloureux accents de vérité.

Une fois les personnages bien ficelés, c’est leurs alliances, leurs inimitiés et les rapports de pouvoir qui les unissent qui esquissent un portrait fidèle du combat pour les droits des femmes.

Le combat
Pour les femmes, le combat n’est jamais aussi simple qu’il n’en a l’air. Oui, les hommes ont su prendre les armes pour défendre leur liberté – ce qui est encore, historiquement et politiquement, refusé aux femmes – mais le combat est tout autre quand l’ennemi partage notre lit. C’est en ce sens que le film fait un bon choix en choisissant pour focus la femme ordinaire, épouse et mère aimante, qui doit tourner le dos à sa famille pour agir selon ses convictions. Perdre son fils est certainement un prix à payer trop élevé pour suivre ses convictions… Mais en réalité, le prix à payer du silence l’est encore davantage. Ce n’est pas que le droit de vote qu’on nie aux femmes, mais bien tous droits politiques, économiques et humains. Si les femmes luttent pour le vote, c’est qu’elles ont compris que le pouvoir est finalement l’enjeu ultime – sans pouvoir politique, les femmes ne peuvent rien contre ce droit qui fait d’elles la propriété de leur mari, des étrangères pour leur fils, des ouvrières sous-payées et les victimes de toutes sortes d’abus de la part des hommes qui ont sur elles toute autorité.

Et, alors que se dessine la complexité de l’enjeu et l’étendue de l’injustice que subissent les femmes, y compris une répression policière violente, on ne peut s’empêcher de ressentir un profond désespoir. On se dit : « jamais elles n’y arriveront ». Je voterai dans moins de deux semaines, je sais que c’est le récit d’une victoire que je suis venue regarder, et pourtant impossible de ne pas être convaincue de l’échec des Suffragettes. C’est que la distribution des pouvoirs est tellement inégale! Elles ne sont qu’une poignée qu’il suffirait d’assassiner pour tuer dans l’œuf la rébellion! Mais c’est là qu’on se trompe, faisant la même erreur de celui qui a cru pouvoir empêcher le suffrage aux femmes en mettant les militantes en prison : « Qu’est-ce que vous allez faire? Nous jeter toutes en prison? Nous sommes dans toutes les maisons, nous sommes la moitié de la race humaine, vous ne pouvez pas toutes nous arrêter ». Finalement, en ce 21e siècle de luttes inachevées, c’est encore dans le nombre que réside notre force, et ce n’est que par une alliance de toutes les femmes, une révolte généralisée de celles qui en auront assez de n’être que la deuxième moitié, que nous aurons notre chance de saisir l’égalité.

On surmonte le désespoir d’avoir pensé que les Suffragettes n’y arriveraient pas, mais on quitte quand même le cinéma avec une amertume dans la bouche. Parce qu’elles ont donné leur vie et qu’on élit des gouvernements d’hommes qui, à tous les niveaux, continuent de voter sans nous des mesures qui ont pour but de nous enfermer à la maison. Les Suffragettes ont donné leur vie pour qu’on élise un gouvernement conservateur. En voilà une pensée désolante.

L’intemporalité
Ce n’est pas seulement ce rapprochement entre l’acquisition du droit de vote, les élections en cours et le gouvernement machiste en place qui rendent le film à saveur historique incroyablement actuel. Plus d’un siècle plus tard, les femmes disent encore « je ne suis pas féminazie » comme Maud Watts disait « je ne suis pas Suffragette ». Le stigma demeure, parce que les féministes sont encore ridiculisées, traitées d’hystériques et de sorcières, ostracisées et même violentées. On reproche encore au mouvement qui est certainement le plus pacifiste de l’histoire d’être trop violent. « La guerre est le seul langage que les hommes comprennent », s’exclame Watts, et aujourd’hui les Femen renchériraient peut-être avec « la nudité est le seul discours auquel les hommes s’intéressent ». Qu’on parle de luttes féministes, anti-racistes ou étudiantes, la destruction d’objets matériels est encore décriée comme summum de la violence dans une société qui banalise le viol, ignore le meurtre de femmes trans ou autochtones et ferme les yeux sur la violence conjugale. Nous voulons toutes être pacifistes, mais les privilégiés ne semblent pas comprendre (ou ne veulent pas voir) que « demander gentiment » est une tactique qui a mille fois échoué. Comme l’expriment les militantes du film : « je ne veux pas briser les lois, je veux faire les lois »; « je ne peux pas respecter la loi si la loi n’est pas respectable ».  

L’histoire des hommes (la seule que j’aie apprise) montre qu’ils n’apprennent pas de leurs erreurs, mais c’est cette même histoire qui jugera aussi durement les antiféministes d’aujourd’hui qui ridiculisent les « féminazies » que ces réactionnaires qui affirmaient que le suffrage féminin mettrait en péril les fondements de la société. Comme si ses piliers n’avaient pas besoin d’être secoués un peu de temps en temps…

Le racisme?
Un coup de pub de très mauvais goût associé au fait historique que les Suffragettes appartenaient au mouvement du féminisme blanc a soulevé la question du racisme éventuel du film. Je n’ai pas l’intention de faire ici le procès des Suffragettes – je n’ai ni la légitimité, ni les connaissances historiques nécessaires. Je laisse à d’autres le travail de décider si le film est raciste ou seulement « historique ». Je me contenterai de quelques remarques de base. Il faut dire que le film ne montre aucune personne racisée. Aucune. Je pourrais le justifier par un argument historique, mais soyons honnêtes : lorsqu’on justifie le sexisme ou l’absence de représentation féminine d’un film pour des raisons « historiques », ça ne me convainc pas. Il faut aussi préciser que beaucoup de suffragettes indiennes sont effacées de l'histoire par ce film (merci à Emilie Nicolas et à Katia Belkhodja d'avoir porté ce whitewashing à mon attention). J’ai fait le choix de ne pas boycotter le film parce que les représentations de mon histoire sont trop rares. C’est une décision que chaque féministe aura à prendre en son âme et conscience. Mais il est certain que, raciste ou pas, le film raconte l’histoire des femmes blanches. Je m’octroie le droit de trouver les films sur l’histoire des hommes sans intérêt, et de même, des femmes racisées pourront trouver que le film ne leur parle pas du tout. J’invite les femmes blanches qui, comme moi, auront vu et apprécié le film, à écouter et à respecter les critiques des féministes racisées. Il peut paraitre injuste que les films féministes soient tenus à des standards beaucoup plus élevés que les films « ordinaires » – après tout, ce ne sont pas les suffragettes qui ont inventé le racisme... Mais cela ne signifie pas qu'elles puissent être déresponsabilisées comme « produits de leur temps ». Car le féminisme doit, pour rester crédible, accepter d’être tenu à des standards d’irréprochabilité morale. C’est donc aux féministes blanches de comprendre que, si elles sont intransigeantes en matière de sexisme, elles doivent accepter que d’autres soient toute aussi exigeantes lorsqu’il est question d’une autre oppression. C’est seulement en s’élevant aux plus haut standards que chacune de nous applique aux ennemis de sa ou de ses luttes principales qu’on atteindra un mouvement réellement inclusif, intersectionnel, et moralement inattaquable.



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