Lettre ouverte à un-e omnivore

Cher-ère omnivore,

Nous ne nous connaissons pas encore. J’espère que tu ne m’en voudras pas de t’écrire malgré tout. Je pousserai la familiarité jusqu’à l’emploi du « tu ».  

Un jour, on se croisera dans les couloirs de ma faculté, dans le hall d’entrée de mon lieu de travail, dans une école de cirque ou peut-être même chez moi, lors d’une soirée festive et bien arrosée.

On se présentera. Suzanne, enchantée. Ça te prendra quatre ou cinq minutes de « small talk » avant de me connaitre. Je suis une femme de peu de dimensions. Je suis féministe, une maladie rare particulièrement dangereuse mais peu contagieuse – tu n’as pas à t’inquiéter. J’aime le cirque et les cochons – un brin original, pour retenir l’attention. Mon régime alimentaire? Ah oui, ça. Comment dire… Je suis végétalienne. Plus encore, je suis végane. Je le dirai rapidement, comme une confession, d’un seul souffle. Peut-être trop vite pour bien distinguer ce « l » que me rend « extrémiste ». Oui, oui, même le miel, même le fromage (je sais, moi non plus « je ne pourrais jamais m’en passer »).  Non, je ne suis pas au régime. Oui, j’arrive à m’alimenter, merci. Tu me poseras deux questions. Peut-être les trouveras-tu originales. Si je manque de protéines – une fée marraine t’aura transformée, sur le champ, en nutritionniste. Jusqu’à minuit, ou en tout cas jusqu’à la fin de la conversation. Et puis, bien sûr, « pourquoi? ». Pourquoi je suis végétarienne (j’avais raison, j’ai dit le mot trop vite. On dit végétaLienne).

Ce soir-là, ou ce matin-là, ou en plein cœur de ma pause-dîner, je ne te répondrai pas. Prise d’une lassitude infinie, je ne te dirai pas pourquoi je suis végane. Oh, non, je ne te le dirai pas.

Je ne te dirai pas pourquoi, en plein milieu de la rédaction d’un examen de philosophie, je me suis interrompue le temps d’une promesse à moi-même. Celle de ne plus cautionner la torture. Qu’y aurait-il à te dire? Tout le monde sait qu’argumenter en défaveur de la cruauté et de la torture d’êtres sensibles est une position trop difficile pour mes modestes capacités d’argumentation.

Je ne te dirai pas pourquoi j’ai dit « non » à la faim. Il y a plus de personnes sur cette planète qui souffrent de la faim que je ne pourrais en rencontrer en toute une vie. Ou même en neuf, si j’étais un chat – carnivore. Alors non, je ne te dirai pas pourquoi je choisi des aliments dix fois moins coûteux en énergie de production que toi, des produits qui ne font pas de mon assiette le résultat d’un processus qui aurait facilement pu en remplir dix. Je ne te dirai pas non plus pourquoi j’ai choisi la carotte qui ne vit pas de discrimination de sexe plutôt que le poulet dont toutes les femelles de son élevage ont été gaspillées, par entassement de poussins jusqu’à la suffocation.

Tu pourrais insister, mais ça ne changerait rien. Après une dure semaine, ou une dure journée, ou un dur quart d’heure à faire ce que je fais de moins bien – « small talker » -, je ne te dirai pas pourquoi, dans une ville où des écologistes courageux affrontent l’autobus quand le mercure a sauté de la falaise du zéro, j’ai choisi un régime alimentaire qui a plus encore d’impact que ma façon de me déplacer, pour ce qui est des émissions de GES qui y sont associées.

Je ne te dirai pas pourquoi j’ai choisi l’option qui occupe moins de champs, puisque nous savons tout d’eux que l’univers est en expansion, et que les terres cultivables pullulent et suffisent amplement aux besoins des populations du sud, lorsqu’elles n’en sont pas dépossédées.

Je ne te dirai pas pourquoi j’ai sacrifié ma santé à ma morale, alors que j’étais tellement plus vigoureuse dans le temps où je mangeais du gras de cochon calciné ou des ovules de poule frits.

Je ne te dirai pas pourquoi je choisis la vie, alors qu’écraser une fourmi est si facile et que venir à bout de la population de la région est réaliste et souhaitable.  

Je ne peux pas te promettre que nous nous reverrons, ou que notre conversation sera agréable. Je ne peux pas te promettre que ma personne te marquera, et que tu te souviendras de mon nom ou de mon visage lorsque le hasard nous remettra face à face. Mais je peux te promettre que je ne te dirai pas pourquoi je suis végane. Je ne justifierai pas un mode de vie qui est pour moi le plus éthique – le seul éthique. Je ne rechercherai pas ton approbation, et je ne répondrai pas à une question-piège qui fera de moi une végénazie-mangeuse-de-salade coupable de propagande et de je ne sais quels autres crimes que l’on attribue à « ceux de mon espèce ». Tous les non-humains sont de ma race, mais toi, tu ne sauras jamais pourquoi.

Comme je suis polie, je ne ferai pas que tourner les talons (bas) et laisser notre passionnante conversation inachevée. Je te proposerai un jeu. Nous nous amuserons à renverser la vapeur. Rira bien qui se brûlera le dernier.

Alors, cher-ère omnivore, participeras-tu à mon jeu? Seras-tu, pour une fois, celui-celle qui sera questionné-e, remis-e en question, jugé-e dans le geste que tu fais le plus naturellement, le plus souvent, le plus inconsciemment – manger?

Très bien.

Dis-moi donc, toi : pourquoi es-tu omnivore?