Question de compromis

J’ai toujours détesté les compromis.

Voilà, c’est dit.

Vous pouvez désormais me rayer à jamais des listes suivantes :
a)      Coéquipière potentielle
b)      Employée potentielle
c)      Blonde potentielle

Maintenant que c’est chose faite, passons au type de compromis qui ne fait pas de moi une personne insupportable, c’est-à-dire au compromis moral. Celui qui est tellement plus facile à faire. Celui qui se fait sans même y penser. Celui qui me fait rêver, de temps en temps. Rentrer dans un restaurant, et commander le plat du jour sans éplucher la liste des ingrédients. Imprimer ce fichu recueil de 800 pages plutôt que de m’épuiser les yeux devant mon écran pendant toute la session. Entendre des propos sexistes, demeurer imperturbable, ne pas allonger la liste de mes ennemis. Des vacances, quoi!

Puisque tout le monde sait que easy is the new boring, je suis généralement prête à payer le prix de mes valeurs. Si elles me coûtent mon chum, c’est que ce n’était pas le bon. Si elles me coûtent mon A, eh bien, de toute façon ce ne sont pas les notes qui comptent. Si je n’obtiens pas le poste parce que je ne portais pas une jupe et des talons, c’est que l’emploi n’était pas fait pour moi.
Parfois, cependant, le coût est trop élevé. Il y a des moments pour militer, et il y en a d’autre pour survivre. Tout le monde s’entendra là-dessus. Et, évidemment, pendant que tout le monde s’entend, personne ne crie. Rien ne change.

Permettez-moi un petit interlude pour vous présenter le concept du compromis patriarcal. Il s’agit d’un de ces concepts que l’on rencontre au fil de notre militantisme, au hasard d’une lecture, d’une discussion, d’un tweet. Une de ces notions qui nous percutent de plein fouet, permettant l’explosion qui apportera un éclairage nouveau à chacun de nos pas. Bien des choses s’expliquent, bien des questions acquièrent un tout nouveau sens. Nos lunettes changent de teinte. Pour ma part, « intersectionnalité » et « transphobie » sont des mots que j’emploie infiniment plus souvent que je ne l’aurais pensé lorsque je les ai entendus pour la première fois. Le compromis patriarcal est un concept tout aussi vaste et utile.

"Un compromis patriarcal (patriarchal bargain en anglais) est la décision d’accepter des règles de genre qui désavantagent les femmes en échange d’un bénéfice qu’on peut tirer du système patriarcal. Il s’agit d’une stratégie individuelle qui sert à manipuler le système à son avantage, mais qui laisse ce dernier intact. Dans la vie de tous les jours, nous acceptons ce genre de compromis à différents degrés et contribuons ainsi à solidifier les normes du système." [Blogue feminada : "Un compromis patriarcal"]

Ce type de compromis est d’autant plus facile à réaliser que le féminisme politiquement correct / troisième vague nous incite à parler « des féminismes » au pluriel, à respecter les choix individuels et à rejeter le shaming. De bonnes intentions qui, parfois, mènent à la dépolitisation de nos choix. « Chaque femme est libre de faire ce qu’elle veut de son corps » : l’aspect politique de la sexualité et de la prostitution disparait par enchantement.  « Chacune peut s’habiller comme bon lui semble » : le seul vêtement que l’on questionne est le voile musulman (et encore, en marchant sur des œufs pour ne pas tomber dans le colonialisme). Le choix de ne pas avoir de travail rémunéré (être « femme/mère au foyer »), de prendre le nom de son époux (dans les pays où c’est encore possible), d’exercer un métier traditionnellement féminin et bien d’autres encore peuvent facilement être définis comme des choix « féministes ». Et il est extrêmement difficile de poursuivre une discussion ainsi avortée sans tomber dans le « shaming » ou le « féminisme blanc ».

Le compromis patriarcal est donc partout, et souvent motivé par de bonnes intentions, telles celles du parent qui ne désire que la sécurité de sa fille et qui l’enjoint à s’habiller « décemment » ou à ne pas rentrer tard ou seule. Et pendant qu’il s’inquiète moins et qu’elle est moins nerveuse, la rue reste aux hommes.
Presque malgré moi, je suis tombée en plein ce compromis dans le cadre de mon voyage au Cameroun, suite à des pressions de mon entourage excessivement inquiet par rapport à ma sécurité. Oui, j’ai mis dans ma valise des vêtements trop amples « pour ne pas courir après le harcèlement de rue ». Oui, j’ai choisi des ensembles inconfortables « pour ne pas me faire [sic] violer ». Oui, j’ai même décidé de porter une bague à mon annulaire pour avoir l’air marié, en espérant m’acheter un peu de paix.

Le pire dans tout ça, c’est que je réalise que ces exemples ne collent pas au principe du compromis patriarcal. Au lieu d’être gagnant-gagnant (pour le système et pour l’individu), ils sont plutôt perdant-perdant : je me sens coupable et ça ne sert à rien. Je le répèterai autant qu’il le faudra : ni viol ni le harcèlement ne sont « provoqués » par l’habillement ou par l’apparence, puisqu’ils ne sont pas l’expression d’un désir mais bien d’une volonté de domination. Entendons-nous donc sur le fait que je participe à un compromis patriarcal au regard de la culture du viol.

Ce n’est jamais facile de faire ce qui est juste lorsqu’on croit notre sécurité ou notre confort menacés. Je n’ai pas le courage de d’autres révolutionnaires.

Ce n’est pas facile, non plus, quand les profits se retrouvent dans les mauvaises poches. Le compromis patriarcal, c’est sûr, c’est le monde à l’envers : le patriarcat donne un coup de pouce à la femme, la féministe sert le patriarcat. Mais souvent, le féminisme sans compromis est tout aussi étrange. Il coûte aux féministes (beaucoup) et il rapporte parfois aux hommes. On n’a qu’à penser aux factures séparées au restaurant : la responsabilité financière précède l’égalité économique dans l’avènement du féminisme. Ou encore, pensons à l’accès au contrôle des naissances : la contraception et l’avortement sont essentielles à une autodétermination plus que bienvenue, mais ne s’accompagnent-ils pas d’un lourd fardeau qui pèse presque exclusivement sur les épaules des femmes? D’une énième soumission du corps des femmes au bon vouloir des hommes, notamment les médecins? D’un moyen, pour les hommes, de faire pression sur la sexualité des femmes? Il y a tant de tranchants qu’on s’y perd. Sans fil d’Ariane pour orienter un féminisme sur mesure, oui, mais aussi éclaté, il n’est pas étonnant qu’on succombe parfois au compromis.


Quelle que soit la bonne attitude à adopter face à tous ces questionnements, il est certain qu’une certaine réserve est de mise : la bonne intention ne fait pas le moine.