Le "fait divers" de la violence conjugale

La violence conjugale, incluant les violences sexuelles au sein du couple et les meurtres intraconjugaux, est une aberration de notre époque. On peut aujourd’hui, en voyageant de par le monde, parcourir des cités (relativement) sécuritaires, visiter des pays en paix, habiter dans des villes au faible taux de criminalité…. Et pourtant, partout dans le monde, beau temps mauvais temps, des maris tuent et violent leurs femmes (et leurs enfants). Qui s’en offusque? Certainement pas la police, qui ne prend que trop rarement au sérieux les appels au secours qu’elle reçoit. Pas les politicienNEs, qui ne proposent aucun plan d’action. Pas la société, car c’est un sujet peu discuté tant à l’école qu’au sein de la famille. Comment se fait-il que la rage ne fasse pas gronder les rues de notre ville? Où sont les casseroles et les slogans criés à pleins poumons? Comment peut-on encore avoir l’impression que c’est un problème qui ne nous concerne pas?

Deux mots : journalisme masculiniste.

L’importance des médias dans notre société ne peut pas être exagérée. Or, ceux-ci sont manifestement copain-copain avec le patriarcat. Ils perpétuent la violence masculine par un traitement médiatique tout à fait honteux relativement, notamment, aux meurtres des femmes par leurs maris (désignation qui, admettons-le, est plus honnête que l’apparemment neutre formule « meurtre intraconjugal »). Les exemples abondent, et je me servirai de l’un d’eux pour illustrer mon propos. Plutôt que d’expliquer les techniques employées par les journalistes pour minimiser l’importance de la violence masculine, je vais parcourir avec vous un article qui vient à peine de surgir sur mon fil de nouvelles Facebook. Un article qui m’a mise suffisamment hors de moi pour que je m’empresse de réagir ici. Si certains choix de mots vous paraissent inoffensifs et anodins, détrompez-vous : soyez attentives et attentifs les prochaines fois que vous lirez des articles de ce genre. Vous verrez avec quelle constance le clou est martelé (à la relecture de ce billet, cette métaphore m’apparait pour le moins douteuse).

« Drame conjugal à Saint-Quentin, elle succombe à des coups de marteau », un [cauchemardesque] article de Guillaume Carré publié le 28/06/2014.

Notez d’abord le titre. « Drame conjugal », des mots qui évoquent une dispute. Des mots qui renferment le « drame » à l’intérieur du couple, de la sphère privée qui intéresse si peu le politique. On ne parle pas de meurtre ou d’assassinat. La technique employée est ici la même que lorsqu’on désigne un viol par l’appellation date rape, comme si la circonstance (la date) diminuait la gravité du crime (le viol). Toujours pour effacer le meurtre, et surtout son auteur, on parle de « succomber ». Le sujet est « elle ». « Elle » succombe à « des » (pas « ses ») coups. Comme si les coups tombaient du ciel. Comme si c’était de sa faute – ou, en tout cas, pas de la faute de quelqu’un d’autre, puisqu’il n’y a aucune trace d’un autre personnage (l’assassin) dans le titre. « Meurtre à Saint-Quentin, il la tue à coups de marteau » aurait été beaucoup plus honnête… mais aussi plus effrayant. Le patriarcat (et, manifestement, le journaliste aussi) préfère une formulation qui évoque une fatalité, un événement dramatique de type « fait divers », presque un accident (sans auteur), à un titre qui révélerait la présence d’un meurtrier dans les rues d’une ville paisible.

Dès les premières lignes, on insiste sur la surprise. Personne ne s’y attendait. « Personne n’aurait imaginé qu’un tel drame se produise au sein de ce couple, aux allures sans histoires ». La violence masculine est à ce point répandue et banalisée qu’elle ne concerne pas des marginaux, mais n’importe qui, même ton frère, même cet homme d’affaires toujours bien habillé, même ce voisin apparemment « sans histoires ». Les médias le comprendront-ils un jour? Ou continueront-ils de jouer de la surprise à tous les coups? Et que dire de la phrase suivante, qui révèle que « la police intervenait régulièrement chez eux »? À part la constatation que la police est incapable de protéger les femmes victimes de violences, on apprend également que son implication est, semblerait-il, compatible avec l’image du « couple sans histoires » que le journaliste tente de nous vendre dans la phrase précédente.

Après la femme qui « succombe » mystérieusement dans le titre et un paragraphe sur les sentiments des voisinEs, on arrive enfin à la description du crime. « Il aurait asséné plusieurs coups de marteau à sa compagne qui a succombé à ses blessures. » Mais il ne faudrait pas être « méchant » avec le pauvre homme : la justification arrive immédiatement. Encore une fois, on présente le meurtre comme un problème de couple, un fait divers de nature privée, un conflit de personnalité. «  Ça s’est passé dans un contexte passionnel, ils étaient proches de la rupture avec toutes les conséquences que ça implique ». Peut-on enfin expliquer aux journalistes que tuer sa femme n’a rien de passionnel? C’est quoi, d’abord, un « contexte passionnel »? On nous sert une phrase peu claire et porteuse d’horribles sous-entendus. Évidemment, c’est toujours de la faute de la rupture, pas de surprise à ce niveau. Mais « toutes les conséquences que ça implique »? Vraiment?!? Eh bien, mesdames, évitons les ruptures, puisqu’elles « impliquent » (encore une fois « l’accident » « tombé du ciel ») qu’on nous assassine! Ah oui, c’est vrai : c’est un conseil inutile, puisque la violence conjugale garde déjà les femmes prisonnières de partenaires violents et abusifs (que voulez-vous, les temps sont durs : pourquoi diable investirions-nous dans les centres pour femmes victimes de violences?).

Le processus de déresponsabilisation de l’assassin se poursuit. Non seulement « ça » (la rupture) « implique » le meurtre, mais en plus, on parle d’un parfait gentilhomme. Eh oui, « le couple était marié » et vivait une « idylle ». La vie en rose, quoi. Portrait de famille : une petite fille née de l’idylle et un petit garçon né d’une précédente union. Inutile de chercher la phrase « le meurtrier laisse deux jeunes enfants sans mère ». Vous ne la trouverez pas.

Ce n’est pas suffisant de ne pas lui « donner » le mauvais rôle. Encore faut-il le plaindre. Pauv’ chou : «  C’est un homme bouleversé, il est complètement abattu  ». Une seconde! Il n’est pas abattu : il a abattu sa femme! S’il faut de la pitié pour vendre cet article maudit, pourquoi ne pas dire que ses enfants sont abattuEs?  Parce qu’il faut banaliser encore le crime. Déjà, on se demande : s’il est si triste, pourquoi l’aurait-il tuée? L’image de l’accident prend de l’expansion dans notre imaginaire.

Coup de théâtre : dans les dernières lignes, on apprend que le meurtrier présumé « aurait un passé judiciaire lourd. […] Il aurait notamment été condamné voici une dizaine d’années pour une tentative d’homicide ». Pourquoi ne pas l’avoir dit plus tôt? Ah oui, c’est vrai, il fallait terminer de brosser le portrait du gentilhomme sans histoire, de la pauvre victime incomprise. Et puis, à ce stade de l’article, vous avez déjà oublié que la police était impliquée. Pas de risque, donc, que vous vous demandiez pourquoi diable la femme n’a pas été protégée d’un mari qu’on savait violent, qui avait déjà tenté de tuer.

Chers citoyens, chères citoyennes, n’ayez crainte : il « pourrait » être placé en détention provisoire. Pas de quoi s’affoler, donc. Juste un petit couple ordinaire qui a vécu un petit drame. Mais il regrette. Tout va bien. Le journaliste a bien fait son travail. Au moment où vous lisez sa signature, vous avez déjà à moitié oublié cette histoire que vous considérez comme un « fait divers ». On n’a pas parlé de violence systémique ou de féminicide. On ne vous a pas donné de statistiques concernant les maris qui tuent leur femme. On n’a surtout pas évoqué les enjeux (garde alternée imposée, manque de ressource des centres des femmes, glamourisation de la violence dans les publicités, inefficacité du droit pénal et des services de police…) auxquels vous devriez penser à la lumière du phénomène de la violence masculine.

La violence masculine est invisible.


Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.


Vous avez aimé cet article? 
Sur la désinformation masculiniste, vous aimerez aussi: Une image vaut mille dégâts
Pour me suivre: rejoignez https://www.facebook.com/decolereetdespoir ou suivez-moi @SuzanneZaccour