Une image vaut mille dégâts

Il fut un temps où je pensais que mes pires ennemis seraient ceux qui sont convaincus de l’infériorité des femmes et de la légitimité du sexisme. Des ennemis pas trop effrayants, bâillonnés par les frontières du politically correct. Et puis, j’ai découvert que ceux qui affirment que l’égalité est atteinte étaient plus dangereux. D’accord, on peut toujours leur faire entendre raison, mais, pour avoir de telles croyances, ne faut-il pas vivre sur une autre planète? Finalement, je suis tombée sur ces extrémistes marginaux qu’on nomme les masculinistes. Sauf que force est de constater qu’ils ne sont pas si marginaux. Des tactiques et comportements masculinistes germent dans les mailles de mon propre réseau, et surgissent régulièrement sur ma page d’actualité ou sur mon propre mur. Accrochez-vous bien : il existe des personnes qui sont convaincues de la discrimination subie par les hommes en tant qu’hommes. Si les hommes ont toujours été violentés par les femmes, ou si c’est le féminisme qui est « allé trop loin » (j’aimerais, d’ailleurs, connaitre la fatidique ligne de démarcation… Le droit de vote? Le droit à l’emploi? La criminalisation du viol dans certains pays?), je l’ignore, et, à vrai dire, les détails de leur propagande anti-femmes, anti-mères et antiféministes ne m’intéressent pas le moins du monde. Sauf que – encore une fois –, ils sont doués dans ce qu’ils font. Ils maitrisent l’art d’attirer l’attention (quoi de mieux qu’une balade en haut d’une grue pour s’aérer les idées mortelles) et celui des fausses statistiques, des conclusions bâclées et des généralisations abusives.

Pas plus tard que ce mois-ci, une vidéo masculiniste a circulé jusque sur mon mur personnel, dénonçant le prétendu traitement favorable dont jouissent les victimes de violence conjugale de genre féminin, par rapport à leurs homologues masculins qui constitueraient, affirmait-on, 40% des victimes de cette forme de violence. Je ne sais pas comment on peut gober une telle aberration, mais on le fait allégrement. D’autres que moi ont répondu à cette vidéo, dénonçant la fausse représentation de la violence conjugale (qui s’exerce en privé, pas en public), les tactiques de manipulation des statistiques (en intégrant, par exemple, les violences des ex envers les nouveaux partenaires comme une forme de violence conjugale, leur donnant l’apparence d’une violence féminine) et l’évidente mise en scène (alors que la vidéo était soi-disant filmée par des caméras cachées). J’ignore s’il est possible de faire entendre raison aux masculinistes, et j’évite généralement leur conversation, parce que, parfois, il faut placer sa santé mentale avant son militantisme.

Aujourd’hui, cependant, j’aimerais m’adresser non pas aux masculinistes convaincus, mais à leurs cibles faciles, à mes amis qui méconnaissent toutes les violences que subissent quotidiennement les femmes et qui sont susceptibles de se laisser convaincre par des théories de symétrie de la violence ou de sexisme inverse. Je préfère que ce soit moi qui vous montre ce chef-d’œuvre de propagande, qui, malgré une faute d’orthographe, se présente comme l’illustration suprême de l’aberration du « privilège masculin ». Avec des chiffres qui n’ont pas été choisis par hasard, cette image veut vous démontrer que les hommes sont les véritables victimes dans cette société matriarcale dominée par des féminazies-frustrées-mal-baisées-menstruées – j’extrapole à peine. Tous ces sujets, parce qu’ils sont récurrents dans le discours masculiniste, ont été explorés abondamment par la littérature féministe à laquelle je vous renvoie volontiers. Je me contenterai de pointer ici quelques « oublis » pour vous mettre en garde contre les déductions faciles et erronées.



Mort par combat : cette statistique me laisse plus perplexe que les autres. Quels combats? La guerre? Les combats de rue? Quoiqu’il en soit, les répercussions de la violence masculine sur les femmes sont nombreuses et tues ici, mais ce que je trouve le plus révélateur, c’est que le discours masculiniste s’empresse de nous marteler ses théories de symétrie de la violence et ses représentations des femmes comme les véritables actrices de violence de la société… Pour ensuite se contredire avec une image qui raconte l’histoire d’hommes qui se battent manifestement entre eux! Une contradiction flagrante pour le maigre résultat de « prouver » que les hommes sont victimes de la violence des hommes… Mais ne vous inquiétez pas, on trouvera bien le moyen de mettre ça sur le dos des femmes ou des féministes. Parce que, rassurez-moi, on ne peut pas vraiment défendre la théorie de l’oppression des hommes en examinant les violences qui se passent en vase clos dans le groupe opprimé… non?

Les victimes d’homicides et les suicidés désignent également une violence masculine. Les hommes qui sont assassinés le sont, dans la majorité des cas, par d’autres hommes, qui détiennent certainement le "privilège de tuer" (voire le "permis de tuer" du patriarcat). Si l’on veut aborder les cas restants, encore faudra-t-il mentionner le « léger détail » de la légitime défense, notamment dans le cas des femmes battues. Pour ce qui est des suicides, les masculinistes ont l’habitude de les reprocher aux femmes qui rendent les hommes si  malheureux. Mais parlons un peu de ces hommes qui se suicident après avoir assassiné leurs enfants? Leur femme? Des inconnuEs? Les exemples abondent. Parlons de tentatives de suicide, qui tempèrent la couleur masculine du suicide et révèlent que la détresse se conjugue aux deux genres.  On ne peut tout de même pas nier que les hommes sont plus nombreux à s’ôter la vie. Reste à voir en quoi c’est un privilège féminin ou une oppression faite aux hommes… Parce qu’à ce niveau d’analyse, pourquoi ne pas rajouter que la société est matriarcale parce que les hommes font plus d’accidents de la route?

Du côté des accidents industriels, cette statistique ne montre rien d’autre que la plus haute proportion d’hommes travaillant dans les métiers à risques de blessures physiques, dont on se sert à tort et à travers pour justifier les écarts salariaux entre les hommes et les femmes. Tant qu’à parler d’emploi, pourquoi taire les nombres de femmes mises en esclavage par leurs « employeurs » (je pense ici notamment aux victimes du trafic sexuel, aux travailleuses de certaines usines et aux aides domestiques) ou le genre des victimes de harcèlement au travail ? Et qu’en est-il de la violence économique et des discriminations à l’embauche et salariales? Les masculinistes créent l’illusion d’un marché du travail favorable aux femmes (c’est presque drôle!) seulement en choisissant avec soin un mal très spécifique, le petit bout de pointe de l’iceberg qui convient à leur agenda.

J’ai gardé le meilleur pour la fin, parce qu’il s’agit de l’argument qui reçoit le plus d’écho. La fameuse inégalité en matière de garde d’enfants. Parlons-en, du privilège d’avoir la vie rêvée d’une mère monoparentale. Parlons aussi du taux de pensions alimentaires impayées. Mentionnons que la grande majorité des couples qui divorcent s’entendent sur la garde, et que les « custody win » dont il est ici question ne concernent qu’une minorité d’enfants. Et n’oublions surtout pas que, parmi ces cas d’exception, on retrouve comme perdants de la garde les maris et les pères violents et violeurs.

On ne peut parler de privilège sans comparer un groupe à un autre et sans examiner les rapports de domination existants entre ces groupes. Les femmes subissent à chaque instant des violences notamment physiques, sexuelles, économiques et politiques de la part des hommes. C’est ça, le patriarcat. Des hommes qui se suicident ou qui se battent entre eux ne sauraient être victimes d’une oppression féminine ou d’un imaginaire matriarcat. Des hommes qui profitent de la socialisation genrée pour effectuer une petite fraction des tâches ménagères et associées aux enfants ne sauraient se targuer d’être victimes de discrimination au moment de choisir le parent qui aura la garde.

Si Dieu est dans les détails, le Diable est dans l’analyse grossière et l’apparence de sens. Restons donc vigilant-e-s : les masculinistes ne sont pas aussi imbéciles qu’ils en ont l’air, ou en tout cas, pas au moment de vendre leur salade.

@SuzanneZaccour
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