Un vote souverainiste, quossa donne?

Il n’y a pas de plus grande manifestation de confiance qu’un petit tour aux urnes. Bon, d’accord, peut-être que cette preuve de confiance est légèrement altérée par le nombre limité de partis politiques, le mode de scrutin et l’absence d’alternative fonctionnelle à la démocratie… N’empêche… Quand on vote, on confie notre pays, notre province ou notre ville à un groupe de personnes auxquelles on donne carte blanche. À l’intérieur des limites de leur compétence, de la Constitution et du seuil de tolérance de la population, elles peuvent faire ce que bon – ou opportun – leur semble. Gratuité scolaire? Destruction d’un pont? Criminalisation des clients prostitueurs? Multiplication des hôpitaux? You name it. Je ne sais pas si vous réalisez l’ampleur des changements que peut apporter, sans la moindre consultation ou validation populaire, un parti majoritaire. Moi, en tout cas, il y a des fois où ça me terrifie. Par exemple, lorsque les libéraux sont élus majoritaires. 

Conséquemment, il vaut mieux y penser à deux fois avant de choisir la case à noircir (ou en tout cas, ce serait le cas si chaque vote comptait). À qui donc puis-je faire confiance pour conduire, dans n’importe quelle direction, ma province, mon pays?

Pas tout à fait n’importe laquelle.

Il y a un certain nombre de choses qu’un gouvernement ne peut pas accomplir, ou en tout cas, pas seul. Je vous épargne un cours de droit constitutionnel pour arriver tout de suite au sujet qui m’intéresse : la souveraineté.

Parmi toutes ces choses dont vous rêvez ou cauchemardez pour le Québec, il en est une que, quel qu’il soit, le parti élu ne réalisera pas. La souveraineté, ou l’indépendance, ou la sécession – appelez-la comme vous le voulez –, est la seule question à laquelle ce sera l’ensemble de la population votante qui devra répondre. La seule question sur laquelle nous avons, chacune et chacun, notre mot à dire. La seule question pour laquelle nos représentant-e-s choisi-e-s pour le faire ne peuvent parler en notre nom. Un parti souverainiste choisi par un électorat fédéraliste ne saurait faire du Québec un pays, car un éventuel référendum révèlerait la volonté populaire. D’un autre côté, un parti fédéraliste élu par une vaste majorité de souverainistes serait sans doute poussé à poser la fameuse question, puisqu’un peuple qui se mobilise pour son indépendance gronde assez fort pour faire trembler les sièges de l’Assemblée nationale.

Ce qui est fascinant, c’est que la question nationale détermine le vote de bien des électeurices! Ça me parait aussi logique que de choisir ma faculté de droit en fonction de l’université qui forme les meilleur-e-s ingénieur-e-s. J’ai des ami-e-s socialistes et féministes qui votent blanc, effrayé-e-s par le souverainisme de Québec Solidaire. J’en ai d’autres qui fuient ce parti parce qu’illes estiment que ce souverainisme est une façade, un mensonge. À côté de cela, on nous propose deux formations politiques dont on ne sait trop si elles sont à gauche ou à droite, unissant des militant-e-s pour un projet qui échappera tôt ou tard à leurs mains. Et pendant que des guerres se jouent à grand renfort de « vote stratégique » et de « vrai souverainisme », un parti se fait élire avec une plateforme vide dont on n’a pas entendu parler. Je ne peux m’empêcher de penser que l’indépendance, quelle que soit son importance, ne vaut pas toutes les cartes qu’elle embrouille.

Je ne veux pas dire ici que tout le travail qu’accomplissent quotidiennement des militantes et militants engagé-e-s, plein-e-s d’énergie et de passion, mérite la poubelle – ce serait à la fois prétentieux et de mauvaise foi. Je me permets quand même d’opiner que la militance souverainiste devrait prendre le chemin de l’éducation populaire plutôt que d’occuper la scène politique.

Il est vrai qu’un parti souverainiste peut faire avancer la cause de l’indépendance du Québec, en « préparant la souveraineté ». Cette expression ambiguë mais populaire désigne des stratégies qui peuvent aller de la propagande à… Non, en fait, j’ai de la difficulté à voir comment un parti pourrait repousser ou attirer la sympathie des électeurs envers la souveraineté du Québec si ce n’est pas des réformes éducatives, des campagnes d’information/de désinformation/de sensibilisation ou d’autres méthodes de propagande. Or, j’ai bien peur que le gouvernement ait d’autres chats à fouetter.

Ce sont les aspects « collatéraux » de l’indépendance du Québec qui ont le plus leur rôle à jouer sur la scène politique. Les questions de souveraineté alimentaire, d’autosuffisance énergétique, d’économie locale et de culture sont certainement des enjeux politiques qui ne sont pas étrangers à la question nationale. Cependant, ils doivent s’en dissocier, pour permettre aux partis fédéralistes d’affirmer leur volonté de bâtir un Québec fort et indépendant du point de vue économique, ou aux souverainistes d’exprimer leurs volontés de coopération. Évacuer la question récurrente et stérile – on l’a observé lors des dernières élections – du référendum permettra également de redonner à l’économie, à l’agriculture, à l’environnement, à l’éducation et à tant d’autres enjeux fondamentaux la place qui devrait leur revenir, des enjeux sur lesquels les acteurices politiques pourront se prononcer enfin sans craindre un traitement médiatique bâclé, une désinformation par leurs adversaires et les puissants émois provoqués par l’éternel duel des clans du « oui » et du « non ».

Répondons donc à la question le jour où on nous la posera. En attendant : si on passait à autre chose?