Parité: non, les femmes n'ont pas "juste à se présenter"

Je n’avais pas l’intention d’écrire aujourd’hui. Je n’ai pas le temps d’écrire ce soir. Mais j’écris quand même. Pour évacuer la colère. Deux fois en l’espace de quelques heures, et dans deux contextes différents, on m’a servi exactement le même « argument ». Un argument frôlant le mansplaining et le victim blaming, une « solution » si simpliste que c’en est choquant.

Deux contextes : d’un côté, cette fin de semaine a lieu l’élection des représentants de notre conseil facultaire. Non, je n’ai pas oublié de féminiser cette phrase : il y a bel et bien un ensemble exclusivement masculin de candidatures, dans un programme où 53% des étudiantEs sont des femmes. De l’autre côté, les hommes sont surreprésentés, autant comme candidats que comme élus, aux différents paliers de gouvernement (ici, mais aussi presque partout dans le monde). Voilà les deux constats que j’ai faits.

Et voici maintenant les deux réponses que j’ai reçues : « la solution est que des femmes se présentent. D’ailleurs, tu aurais dû te présenter » et « il faut vous lancer plutôt que d’être des pures spectatrices » (rapidement suivi de : « ce n’est pas toujours de la faute des hommes »). Je sais ce que vous pensez : difficile de décerner la palme. Inutile de préciser que ces deux commentaires, qui m’ont rendue d’humeur assez exécrable, venaient d'hommes féministes. Encore.

J’ai fait le vœu de ne plus perdre mon temps à répondre aux commentaires antiféministes ou sexistes à partir d’un certain degré de cause-perduitude. Je contourne cette règle en répondant ici.
D’abord, je crois qu’on peut qualifier cette attitude de mansplaining. Non pas parce que ces hommes n’auraient pas dû s’exprimer (j’avais moi-même engagé la conversation avec eux), mais parce qu’elle correspond tout à fait au comportement du Chevalier servant décrit dans cet article : « Vous pensez que vous pouvez «sauver» le féminisme grâce à votre analyse pénétrante? Revenez-en. Il est extrêmement peu probable que vous ayez reçu, grâce à l’«intelligence supérieure de votre organe», une brillante révélation qui aurait échappé aux femmes depuis des siècles. »

Présenter plus de femmes pour qu’il y ait plus de candidates? Vraiment, je n’y avais pas pensé. Tout est dit.

Eh bien non.

Ensuite, la surreprésentation du genre masculin dans les instances décisionnelles a des conséquences réelles sur l’(in)égalité et sur les droits des femmes. Il s’agit d’un accaparement du pouvoir par les hommes dont les femmes sont les victimes. Renvoyer la balle aux femmes (ou à une d’entre elles!) correspond à du victim blaming. Ce sont les hommes en tant que classe qui sont responsables du manque de diversité en politique : c’est à eux de viser l’inclusion et de démanteler les mécanismes d’exclusion qui sont bien réels (non, ce n’est pas par hasard que les femmes ne veulent juste pas se présenter). La solution miracle additionnée au blâme des victimes donne donc une réponse facile qui ne tient compte ni du rôle et de la responsabilité des hommes dans le problème, ni des causes qui amènent les femmes à ne pas se porter se candidates et, éventuellement, à ne pas être élues.

La prochaine fois qu’on soulèvera le manque de diversité dans un lieu de pouvoir ou de représentation et que vous voudrez donner une réponse intelligente, voici donc, en vrac, les faits qui devraient l’inspirer (à adapter selon le contexte et l’élection en question) :

1)      Les femmes candidates doivent affronter le sexisme de l’électorat (une des causes possibles de la disparité entre le taux de candidates et le taux d’élues) et celui des médias. Elles s’exposent à l’examen minutieux de leur apparence, de leur style vestimentaire, de leur vie familiale, de leur état de santé… (Un exemple délicieux ici)

2)      Se présenter en politique demande de l’argent, que ce soit pour alimenter une campagne ou pour pouvoir assumer le temps investi et le risque d’une défaite. Or, comme nous le savons touTEs, les femmes sont beaucoup plus pauvres que les hommes : moins payées pour le même travail, surreprésentées dans les secteurs moins bien rémunérés, plus nombreuses à être à temps partiel, au foyer ou au salaire minimum…

3)      Se présenter en politique ou occuper un poste électif bénévole demande du temps. Or, étant donné le point qui précède, les femmes doivent assumées un nombre supérieur d’heures de travail rémunéré. Ajoutez à cela une proportion plus importante des tâches ménagères assumées dans les foyers hétérosexuels et un nombre d’heures plus élevé consacré aux enfants, aux parents et aux malades en tant que proches aidantes (aidantes « naturelles »), et vous comprendrez que « elles ont / tu as juste à te présenter » [sic] est non seulement ridicule mais aussi insultant. Check ton privilège, dude.

4)      Les candidates et élues qui ont pour tâche de pulvériser le plafond de verre doivent travailler dans un milieu très masculin. Or, les boys’ clubs sont des environnements hostiles pour les femmes. Ayant un ami futur ingénieur qui me répète inlassablement, pour me rassurer dans mon choix de carrière, à quel point j’aurais été malheureuse à Polytechnique, je ne peux pas en vouloir à celles d’entre nous qui font le choix de fuir les boys’ clubs comme la peste. Vous ne devriez pas leur en vouloir non plus.

5)      Se présenter comme candidate n’est pas le choix de la seule personne qui souhaite être élue. Le recrutement se fait généralement par réseau (bonjour, club de golf!) et les chefFEs des partis politiques sont presque tous des hommes. Or, étant donné les points 2), 3) et 4), les femmes font moins de réseautage (bien qu’elles soient plus nombreuses sur les réseaux sociaux) et sont moins présentes dans les espaces de réseautage privilégiés par les hommes.

6)      Se présenter à un poste demande de la confiance en soi et exige généralement que la candidate évalue son élection comme possible ou plausible. Or, en raison d’une socialisation genrée depuis la naissance (et de multiples facteurs), les femmes n’ont pas la même confiance en elles que les hommes. Ce confidence gap a été documenté et explique en partie les différences salariales entre les hommes et les femmes en plus d’élucider la raison pour laquelle les femmes doivent être sollicitées avec plus d’insistance avant d’accepter de se porter candidates.


« Mais enfin, Marie, pourquoi diable ne t'es-tu pas présentée? »
Source : https://leslubiesdelouise.files.wordpress.com/2012/06/20120523_181243.jpg 

Il ne s’agit que de quelques causes parmi tant d’autres de la surreprésentation des hommes aux postes électifs. J’aurais pu parler de l’histoire masculine de l’exercice du droit de vote, de l’aménagement de garderies au Parlement et de mille et un autres obstacles rencontrés par les aspirantes politiciennes ou représentantes. Mais ma profonde exaspération (pour rester dans le registre poli) m’a déjà emmenée bien plus loin que les « deux mots sur la parité » qui devaient intituler cet article. Je m’arrête donc ici en déplorant qu’il y ait tant de discussions intéressantes à avoir au sujet de la parité, et qu’on reste cependant toujours prisonnières du plancher collant de la superficialité et du sexisme. 


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