Les femmes viennent-elles vraiment de Vénus?

Pour les féministes, le sujet des différences entre les hommes et les femmes est un terrain miné. C’est le genre de question qui mérite qu’on pèse nos mots et qu’on souligne les nuances, tremblant comme une funambule de peur de tomber, d’un côté, dans le ravin de l’essentialisme, et de l’autre, dans celui d’un féminisme trop libéral.

Cette situation délicate fait en sorte qu’il est impossible de répondre par « oui » ou par « non » à des questions imprécises comme « les hommes sont-ils comme les femmes? » ou encore « y a-t-il des différences entre les femmes et les hommes? ». Une réponse approfondie doit nécessairement poser la distinction entre situation, caractéristiques physiques, traits de comportements acquis et traits de comportements innés. Il est assez facile de s’entendre sur les incommensurables différences qui se dressent entre la situation des femmes et celle des hommes, différences historiques mais pas (du moins, nous l’espérons) éternelles. Du côté du physique, on peut certainement tomber d’accord sur le fait qu’il existe des disparités entre l’anatomie des hommes et celles des femmes, à condition de préciser qu’il s’agit plus exactement de différences entre le physique des personnes assignées garçon et celui des personnes assignées filles (et encore, tout n'est pas si net). Force est cependant de constater que l’évolution de la société tend à réduire l’ampleur perçue de ces distinctions. On peut donc parler de corrélation plutôt que de causalité ou de correspondance.

La situation est beaucoup plus floue au niveau des différences de comportements, de goûts, d’intérêts ou d’aptitudes. Il y a encore aujourd’hui de très nombreuses personnes qui sont convaincues de l’existence de différences fondamentales entre les traits de personnalité des hommes et ceux des femmes. Les hommes sont courageux, les femmes sont douces, et tout le blabla qui vient avec. Plus surprenant, il y a même des féministes qui l’affirment, et qui centrent leur activisme sur ce constat, cherchant par exemple à ce que le milieu du travail valorise la douceur et l’empathie, plutôt que de chercher à ce que les femmes apprennent la fermeté. D’autres féministes affirmeront qu’il n’y a aucune différence entre un homme et une femme, ou, pour mieux le formuler, que les différences entre les femmes ou entre les hommes est trop importante pour qu’on puisse observer une différence significative entre les deux groupes. C’est la position que j’adopte lorsque je n’ai que quelques mots ou secondes pour me prononcer. Elle mène cependant à des incohérences : comment rejeter la symétrie de la violence? Comment dénoncer l’appropriation de l’espace public par les hommes? Comment argumenter que les hommes soient plus confiants ou prennent plus de place que les femmes?

Le féminisme n’a pas le choix : il lui faut, pour fonctionner, admettre les différences comportementales entre hommes et femmes. Il lui faut, donc, admettre l’existence du genre.

Est-ce que je viens de nous expédier sur Vénus? Est-ce que je viens de fournir une justification aux injustices? Évidemment pas.

Mon point de vue est qu’il n’existe aucune différence naturelle (ou innée, ou à la naissance) entre les comportements des représentantEs de chaque genre. Cependant, il en est autrement des comportements acquis. En brefs, c’est la socialisation genrée qui donne l’impression d’une ascendance martienne ou vénusienne. C’est une position qui est porteuse d’espoir. Elle signifie qu’une socialisation non genrée peut faire beaucoup pour l’égalité. Elle signifie qu’une éducation féministe peut en finir avec ces adjectifs qui désignent ce qui est « masculin » et ce qui est « féminin ». Et, si l’on en croit cet article fort réjouissant, il n’en faut pas beaucoup pour rendre les filles bonnes en maths et les garçons sensibles. 

Évidemment, une telle proposition confronte la pensée dominante qui veut que notre sexe détermine notre être. Alors, on me demande des sources. De façon générale, je ne donne pas de sources. Tout d’abord, parce qu’il est beaucoup plus amusant de renvoyer un interlocuteur à ma Lettre à toi qui ne connais pas Google. Ensuite, parce qu’on trouve facilement des sources qui « prouvent » des positions contradictoire. Tout et son contraire se prouve, et peu de personnes s’attardent à décortiquer les méthodologies, les échantillons ou les biais. Pour ce qui est du sujet de cet article, je ne donne ni ne cherche de source parce que je crois qu’un raisonnement logique est plus convaincant qu’une approche empirique. Les expériences scientifiques et les études de sciences sociales sont par ailleurs inaptes à répondre à la question qui nous préoccupe. Je vous partage donc ma réflexion exempte de dates, de statistiques et de chiffres. Armez-vous de votre seul bon sens et - oserais-je l'écrire? - de votre intuition.

Une façon de démontrer l’existence de différences innées entre les garçons et les filles serait de se servir d’enfants élevés en dehors de toute socialisation genrée. C’est ce qui présuppose les protestations du type « mais je n’ai jamais habillé ma fille en rose et elle est quand même féminine! », ou encore « ma fille aimait les ‘trucs de filles’ avant même d’aller à l’école! ». Or, il est impossible de procéder à une telle expérience dans le monde tel qu’on le connait. La socialisation genrée est beaucoup trop forte, et, hélas, beaucoup trop omniprésente. Être une mère féministe suppose d’ailleurs un combat de tous les instants contre l’influence des stéréotypes transpirant par chaque pore de nos cultures. Les rares enfants élevés dans le secret (et encore, pas total) de leur sexe ne suffisent pas à tirer des conclusions fiables. Les différences que l’on observe entre les enfants, même très jeunes, de différents genres ne peuvent en aucun cas être attribuées à l’effet de la nature, alors qu’on a observé que même dans la façon de tenir un nouveau-né, le genre assigné avait un impact!

Au-delà de cet exemple que je trouve très parlant, il nous faut nous rappeler qu’historiquement, les recherches pour démontrer qu’un comportement était inné ou acquis ont toujours échoué. Ce n’est pas faute de tentatives : pensons à l’alcoolisme ou à l’homosexualité dont on ne sait toujours pas tirer une origine unique (bien que de nombreuSESx militantEs gaiEs, lesbiennes, bi ou pansexuelLEs affirment  être néEs ainsi). Remarquons que même des études relativement à des jumeaux identiques séparés à la naissance et placés en adoption dans des familles différentes n’ont pas été concluantes. Si on a pu observer une plus grande occurrence de l’homosexualité chez des hommes dont le frère est gai, il est impossible d’en déduire que l’orientation sexuelle soit innée. En effet, même dans l’exemple des jumeaux séparés, l’influence du social ne peut être écartée, étant donné que ces frères étaient généralement placés dans des foyers de la même ville et grandissaient donc dans un environnement social semblable.  

En attendant qu’on trouve une méthodologie fiable, on se retrouve presque avec une simple question de foi. Il est vrai que j’ai foi en l’éducation bien plus qu’en la biologie. Cette préférence n’est cependant pas seulement dictée par l’intuition, ou par ce qui avantage les théories féministes. C’est plutôt que je suis convaincue de l’impossibilité de démonter les différences naturelles entre les hommes et les femmes. Un tour d’horizon critique de l’histoire de la science patriarcale renforce considérablement une préférence qui parait, à première vue, arbitraire.  

Remarquons d’abord que les arguments biologiques tombent au rythme de l’émancipation des femmes. Les préjugés qu’on avait sur les capacités et préférences des femmes il y a 50 ans ont presque tous été démentis par des contre-exemples à mesure que les femmes ont obtenu le droit de faire leurs preuves. Tout indique qu’ils continueront à s’effondrer. Si on sait maintenant que les femmes sont capables de réussir des études supérieures (et même mieux que les hommes!), sans doute saurons-nous demain qu’elles sont – surprise! – capables de lire une carte. Par ailleurs, on constate que ce qui est perçu comme les limitations fonctionnelles naturelles des femmes dans une certaine culture ou dans un pays dépend du degré auquel sa société est patriarcale. Il ne fait pas de doute que notre Canada d’aujourd’hui sera pour nos descendant-e-s ce que l’Arabie Saoudite est pour nos contemporains : hautement sexiste et porteur de préjugés totalement arbitraires.

Ensuite, si l’exemple des jumeaux décrit plus haut démontre l’inaptitude des études sociologiques à me prouver dans le tort, les sciences de la santé n’ont pas un historique plus glorieux. On a tendance à considérer la biologie comme une science neutre, et ce, malgré les innombrables preuves du biais sexiste des sciences et de la médecine. Pour ne donner qu’un exemple, le phénomène de la fécondation a historiquement été mal compris à cause du sexisme qui a poussé les chercheurs (hommes) à observer « scientifiquement » que le spermatozoïde pénétrait un ovule passif. Aujourd’hui, on sait que cette description est incorrecte. Le sexisme affecte réellement et considérablement des observations qu’on croit objectives, ce qui explique l'apparition de la biologie féministe. Il est donc tout à fait légitime de douter de la crédibilité d’observations génétiques ou de recherches en biologie qui parviendraient supposément à démontrer l’existence de caractéristiques naturelles masculines et féminines.

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La science patriarcale a tout fait pour me convaincre de mon infériorité ou de ma différence naturelle, et elle n’y est pas parvenue. À ce stade-ci, j’ai envie d’écrire que même une intuition me parait plus crédible!

Je me permettrai donc de croire en la différence construite entre les hommes et les femmes et ce, jusqu’à preuve convaincante du contraire.  

En attendant, faites donc le deuil de votre arbre généalogique aux racines éparpillées entre Mars et Vénus.



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