Superbowl: féminisme ou hypocrisie?

« Le Superbowl2015 dit ‘no more’ aux violences conjugales », titre enthousiastement MadmoiZelle. Pardon de faire ma rabat-joie habituelle, mais, « wow menute », comme on dit.

Une publicité contre les violences conjugales vues par le grand public? Génial! Une prise de position contre les violences faites aux femmes? Amenez-en! Des sommes que je n’ose même pas imaginer allouées à la cause? Je n’ai rien contre. Mais restons quand même sceptiques. Ce n’est pas le moment de se précipiter sur la télécommande, en s’écriant : « youpi, le football est rendu féminisssss! ».

La publicité
Commençons par la publicité en tant que telle. C’est une bonne idée, il n’y a rien à dire. Visionnée dans le cadre de la formation pour futurEs policiÈrEs, elle serait indubitablement pertinente. Mais, avouons-le, une vidéo sur la violence conjugale dans laquelle on ne voit ni victime, ni agresseur, c’est quand même drôlement bien trouvé. Il me semble que ça aurait été l’occasion rêvée de montrer « l’agresseur ordinaire », et même, pourquoi pas, cet agresseur en train d’écouter le Superbowl.

Le même article de MadmoiZelle décrit la publicié de la manière suivante :
« L’opérateur du 911 réitère à son interlocutrice qu’elle téléphone au mauvais numéro, avant de se rendre compte qu’elle tente peut-être de cacher la personne à qui elle téléphone en faisant semblant de commander une pizza, car elle n’est pas seule. Par des questions et réponses simples, il parvient à déceler le problème, et lui envoie un agent de police qui est dans son secteur.
Parce qu’il n’a pas raccroché et su écouter, il a peut-être sauvé la vie de cette femme victime de violences. »
L’opérateur semble presque un super-héros, et, bien que la morale de l’histoire me convienne (sachons écouter celles qui ne peuvent pas parler), l’interprétation me chicote. On dirait une publicité pour la police. Or, on sait que la police et les violences conjugales, ça ne fait pas bon ménage. D’ailleurs, dans bien des cas de féminicide intraconjugal, la police était déjà au courant de l’existence de violences envers la victime avant qu'elle ne soit assassinée par son partenaire. On peut donc déjà douter de son efficacité à protéger les femmes.

En fait, le fond du problème est le suivant : à quoi sert cette publicité? Qu’avons-nous appris en l’écoutant, nous qui ne recevons pas les appels au 911? Cette publicité ne s’adresse pas au téléspectateur comme auteur de violences, ni à la téléspectatrice comme victime, ni même à son public comme témoin de violences conjugales. C’est une histoire qui se passe entre une victime (qu’on ne voit pas) et un agent de la police : elle ne nous concerne pas. Elle ne nous encourage pas à changer nos comportements, en dehors de l’invitation à « écouter », qui demeure assez vague.

Bref, même si le concept est bon, il n'est certainement pas l'indicateur d'une révolution de  la culture du football qui demeure une culture du viol et de violences faites aux femmes.

Le football et les violences faites aux femmes
Avant de déclarer un événement comme le Superbowl féministe, ou du moins « contre les violences faites aux femmes », il faut absolument que soient abordés et réglés trois problèmes fondamentaux.

Tout d’abord, on ne peut pas oublier les scandales de l’an passé qui ont révélé non seulement que les joueurs de football sont susceptibles d’être violents envers leurs partenaires (soit dit en passant, c’est aussi le cas des policiers), mais aussi que la NFL et la communauté sportive se vautrent dans la culture du silence et le blâme des victimes. Encore cette semaine, le commissaire de la NFL, largement critiqué pour sa gestion de « l’affaire Ray Rice » (initialement suspendu pour deux parties suite à la diffusion de la vidéo de son agression de sa compagne),  jouait les victimes en décrivant une « annéedifficile pour [lui] personnellement ». S’il parle aujourd’hui de « politique zéro » en matière de violences conjugales, la NFL a du chemin à faire avant d’être citée en exemple. Rappelons au passage que les joueurs sportifs, professionnels ou membres d’équipes scolaires, sont fréquemment accusés de violences sexuelles; manifestement, il y a quelque chose de la culture sportive qui permet ces violences, et la corrélation entre sport et violences machistes ne peut être ignorée.

Il n’y a pas que les joueurs qui sont violents : les spectateurs le sont également. Des études ont démontré que l’incidence des violences conjugales augmente lors d’événements sportifs, tant en cas de défaite que de victoire. Par exemple, il a été observé que « pendant la Coupe du monde de 2010, le taux de violence conjugale en Angleterre a augmenté de 30 pourcents, sauf après les égalités ». Les matchs sportifs sont un prétexte à la consommation d’alcool et à l’énervement, et il est « de bon ton » de crier et d’insulter violemment l’équipe « ennemie ». À la fin du match, pensez à tous les spectateurs déçus ou surexcités qui, après avoir vue la merveilleuse publicité en question, tabasseront celle qui leur sert d’exutoire. Non seulement on ne prend pas de mesures pour contrer ce phénomène, mais on néglige même d’en parler. Il est évident que notre société place le divertissement des hommes (comme bien d’autres intérêts) au-dessus de la sécurité des femmes.

Un dernier commentaire qui s’adresse aux (pro)féministes qui critiquent les panels, conférences et autres événements dominés par les hommes. Faut-il rappeler que le sport professionnel est le comble du boys’ club? Et si vous consacriez plutôt une soirée à regarder le sport féminin? Si l’équité salariale vous tient à cœur (et elle le devrait), sachez que l’engouement démesuré envers le sport masculin est la cause de profondes inégalités entre sportives et sportifs. Je n’assisterais jamais à une conférence où tous les experts sont hommes : pourquoi encouragerais-je une industrie qui semble évoluer dans un monde où les femmes n’existent même pas?


Sur ce, je vous laisse à vos chips et à votre télévision, puisque je n’ai pas la prétention d’avoir le talent pour convaincre des fans de boycotter le Superbowl. J’espère cependant qu’en voyant la fameuse publicité contre la violence conjugale, vous aurez en bouche, entre deux gorgées de bière, le goût un peu amer d’une hypocrisie dont vous serez désormais conscientEs.




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