La tragédie d’être un autre

En marchant vers la lumière à la sortie de la salle de cinéma, j’ai été frappée d’une épiphanie quant à deux importants objectifs de vie. Numéro 1 : ne pas me marier. Numéro 2 : le cas échéant, demeurer une personne.

C’était loin d’être la première fois que de telles pensées se promenaient dans mon esprit rebelle. L’idée de disparaitre m’a souvent fait trembler. Cependant, il s'agit d'une histoire d’horreur que le film Big Eyes réussit à ramener violemment à la surface.

Illustration de Raphaëlle Bruneau-Arbour

Big Eyes raconte l’histoire vécue de la peintresse Margaret Keane, dont le mari sans talent revendique la paternité des œuvres et le succès qu’elles génèrent. Le couple s’enrichit rapidement, mais Margaret est malheureuse comme une mère dont on aurait volé l’enfant. La logique qui motive l’intrigue est simple : une femme artiste, ça n’intéresse personne.   


L’histoire est presque incroyable. On est touchéEs. On hait le mari avec passion. Pourtant, les livres d’école cachent des milliers de Margaret Keane. Ce sont les Rosalind Franklin dont les découvertes sont à tort attribuées à des hommes qui l’ont volée, les Evelyn Beatrice Hall dont les mots sont répétés en citant un autre, toutes ces autrices qui ont signé les œuvres avec un nom plus « approprié » – plus masculin –, et toutes celles qui ont fait bouger le monde sans qu’on ne l’ait encore découvert. L’histoire est un tissu de mensonges, mais les spécialistes s’accordent quand même à dire que les femmes ont existé avant le 20e siècle. Big Eyes livre un regard extraordinaire sur une fraude tout à fait habituelle, et voit par les yeux d’une artiste d’exception la tragédie de toutes les femmes : celle de la perte de soi.  

L’héroïne du film est, à son début, une mère monoparentale. Son mariage est à la fois une opportunité et une fatalité – il lui faut un homme pour pouvoir garder sa fille. Peu après le mariage, la scène qui sonne l’alarme montre pour la première fois la peintresse signant une toile du nom de son mari – son nouveau nom. Rien de surprenant, mais douloureux tout de même. La scène marque le début de la fin de ce qui aurait pu être une grande carrière, et laisse grande ouverte la porte par laquelle s’installera la supercherie.

Le féminisme « pop », individualiste et médiatisé prétend parfois que toute action qui nous rend heureuse peut être féministe. Prendre le nom de son mari serait une forme acceptable d’affirmation féministe. J’en doute fortement. Une féministe peut sans doute faire ce choix – en supposant qu’il s’agisse bien d’un choix –, sans que celui-ci soit effectivement féministe. Nous prenons tous les jours des décisions peu ou pas féministes – il faut bien survivre et naviguer dans un monde qui nous est encore hostile. Mais prétendre que le changement de nom au mariage est libérateur pour les femmes ne tient pas la route.


Bien qu’aujourd’hui la coutume soit de ne prendre que le nom de famille du mari, il était historiquement question du nom en entier. Au mariage, les femmes devenaient littéralement Madame Leur Mari – rien de plus. Il ne leur restait pas même un prénom comme vestige d’une identité propre. Le changement de nom, la rupture avec sa famille et la fusion dans l’identité de l’époux place le mariage au cœur de la vie de la femme : il y aura le « avant » (caractérisé par le « nom de jeune fille ») et le « après ». Dans l’éventualité d’un divorce, le nom change à nouveau : la femme redevient une jeune fille, dépourvue de la tutelle de celui dans laquelle elle se fondait. En plus des incidences pratiques d’un tel système (ma grand-mère, deux fois veuve, collectionnait les signatures), il est d’une violence symbolique très forte. Pendant que la femme devient autre – devient l’autre – au gré de l’évolution de sa situation familiale (allant même jusqu’à changer de préfixe, passant du « mademoiselle » au « madame »), la vie de l’homme suit son cours, son identité demeurant imperturbable. Un homme est une personne à part entière – une femme, si douce soit-elle, n’est jamais que moitié.

Pourquoi aborder ce problème, alors que la loi québécoise ne permet plus le changement de nom au mariage depuis 1981? En réalité, le problème n’est que repoussé : dans la grande majorité des cas, les enfants des couples hétérosexuels ont pour nom de famille celui du père. La disparition du nom de la femme est décalée d’une génération, mais celui-ci est encore subordonné au nom du mari. Une situation quelque peu absurde, lorsqu’on songe à toutes ces mères qui élèvent seules l’enfant dont le nom reste à jamais celui d’un autre. Quelle que soit l’ampleur de mon féminisme, je ne peux, au mieux, que transmettre le nom de mon père (et du sien, et de son grand-père, et du père de ce dernier…) – et cela serait déjà une révolution.

Combien de fois ma mère a-t-elle été rebaptisée « Mme Zaccour » par des personnes qui se basaient sur le nom de famille de sa fille? Combien de fois me suis-je servi de la question de sécurité « nom de jeune fille de la mère » pour protéger un compte? Pendant combien d’années les personnes trans* devront-elles encore se battre avant d’obtenir la reconnaissance du nom auquel elles s’identifient? Combien d’exercices d’école et de petites histoires commençant par « Monsieur et Madame X » mes enfants liront-ielles?

L’égalité dans le nom est un combat encore inachevé. Pendant que la musique populaire dite « romantique » nous agonit les oreilles – surtout à la veille de la Saint-Valentin – à grands renforts de « je suis à toi »,  « tu es toute ma vie » et « nous sommes un », continuons à revendiquer notre unicité et notre personnalité. Ne nous laissons surtout pas leurrer par les apparences banales de la tragédie d’être un autre




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