Réseautage féministe: plaisir, ironie et amertume

Mercredi passé se tenait à ma faculté l’annuel “speed-meet féministe”, une activité de réseautage professionnel inspiré du modèle du speed-dating (clochette incluse). Une occasion rêvée de rencontrer des avocates et autres juristes de milieux variés, aux parcours tous différents mais qui ont toutes fait face au même aux difficultés de la pratique d’un « métier d’hommes ». Du droit municipal au droit du travail, de la pratique en entreprise à l’emploi gouvernemental, de la conseillère à la juge, de la carrière impressionnante aux débuts prometteurs, toutes les expériences relatées par les invitées sont pertinentes et inspirantes. On parle de la très-mal-nommée conciliation travail-famille (je préfère mode de vie équilibré, ou conciliation travail-étudies-famille-militance-loisirs, ou work life balance), d’opportunités d’emploi, de stratégie, de flexibilité et de mobilité. Le réseautage étant plutôt absent de la culture du genre féminin, ce genre de pratiques doit être activement développé par et pour les femmes. Le speed-meet permet aussi d’aborder des enjeux dont on ne parle pas dans les événements plus mixtes où les hommes ont tendance à dominer la discussion des deux côtés (micro et auditoire) de la salle. Cette année encore, grâce au travail admirable de certaines de mes collègues, l’événement s’est révélé un grand succès et s’est montré à la hauteur de telles ambitions. 

Pourtant, malgré la bonne nourriture, il nous reste à la fin de la soirée un arrière-goût amer. D’une table à l’autre et même d’une année à l’autre, certains problèmes restent irrésolus – insolubles, peut-être? 

Le meilleur conseil
« Le meilleur conseil que je puisse vous donner », nous annoncent les invitées. On tend l’oreille. Eh bien, le meilleur conseil que des avocates d’expérience donnent à des jeunes étudiantes, c’est de se trouver un conjoint qui se lève la nuit. Qui « comprend » les exigences et les réalité de notre métier. Qui change des couches. Bref, un papa décent qui fait sa part. Une avocate deux fois mère nous propose que la décision d’avoir unE enfant est un acte de foi : la foi en son partenaire. Passons par-dessus le caractère très hétéronormatif de ces conseils. Dans une époque où on questionne encore la compétence des femmes, le plus grand obstacle à leur carrière demeure  pourtant l’enfant, ou, plus exactement, l’égoïsme et le manque d’implication du père. Même les avocates sont condamnées au changement de couches, et c’est terriblement frustrant. Parce que je ne veux faire de peine à personne, mais les couples hétérosexuels égalitaires (et les hommes qui les forment), ça ne court pas les rues. Et les palais de justice non plus. D’ailleurs, la justice dans le couple est encore fictionnelle. 

Le problème est beaucoup plus insidieux qu’il n’en a l’air. Supposons que j’arrive à échapper aux pressions d’être une « bonne épouse » et une « bonne mère » (groooooos guillemets), que je forme miraculeusement un couple égalitaire dans lequel je ne suis pas par défaut en charge des rendez-vous médicaux, sorties scolaires, cuisine et achat de fournitures, un couple où je ne suis pas non plus la « femme de » qui organise les soupers avec les clientEs, repasse les chemises et confirme les rendez-vous de mon mari. Même dans cette situation où je ne fais que 50% des tâches ménagères et familiales, je suis encore désavantagée, parce que je compétitionne avec des hommes qui ne font aucun travail non salarié. Non seulement ça : je suis aussi en compétition avec des hommes qui ont derrière (en-dessous) d’eux une femme-secrétaire, une épouse-femme-de-ménage, une conjointe-gardienne… Je dois performer autant que l’avocat qui travaille à temps plein (plutôt que temps double) et qui « vit à l’hôtel »! Évidemment, tout cela s’ajoute à la réalité du fait d’être femme, qui exige de moi une meilleure performance et une plus grande compétence pour qu’on me reconnaisse la même valeur qu’un homme. Je me contenterai ici de citer Charlotte Whitton : « Quoiqu’elle fasse, une femme doit le faire deux fois mieux que l'homme afin qu'on en pense du bien. Heureusement, ce n'est pas difficile ! » (misandriiiiiiiiie!!!). 

Je ne reproche pas aux avocates leurs conseils en matière de vie amoureuse et familiale – pour ma part, ça fait longtemps que le critère d’égalité dans le travail non-salarié est incontournable. C’est simplement que je me sens triste, et impuissante. Un ami trouvait dommage, ou du moins surprenant, qu’il n’y ait pas plus d’hommes présents au speed-meet. En réalité, les étudiants qui ne sont pas intéressés par cet événement jouissent de l’énorme privilège de ne pas avoir à gérer ce type de préoccupations. Rien n’est simple quand on est femme. Pas sortir dans la rue. Et certainement pas choisir une carrière. 

Un dernier mot sur les conseils de conciliation « travail-famille » : bien que les congés parentaux soient protégés par le loi (heureusement!), on nous a recommandé de demeurer active pendant cette période et même au-delà, si on « décide » (notez les guillemets) de mettre notre carrière sur « pause ». L’exemple donné : s’impliquer à l’école de notre enfant. Conclusion? Trouvez un papa qui « fait la maman », mais faites la maman quand même. 

UnE enfant, si je veux, quand je veux : vraiment?
Les conseils de carrière, on en prend et on en laisse. Personnellement, je « laisse » tout ce qui tombe dans la catégorie « quand avoir ses enfants ». Tout le monde a un avis là-dessus. Le plus tôt possible, le plus tard possible, à mi-carrière… Sans aucun doute bien intentionnées, les juristes nous donnent des conseils irréconciliables, qui ne font que rendre le tout plus stressant, et remettent dramatiquement en question le slogan pro-choix « des enfants, si je veux, quand je veux ». Soyons honnêtes : il n’y a pas de bon moment pour avoir unE enfant – quand on est une femme, bien sûr. Inutile de dire que les hommes ont aussi des enfants (surprise!), sans que cela ait de réel impact sur leur développement professionnel. 

L’hypothèse jamais questionnée est la volonté d’avoir des enfants – c’est un acquis. Bien que je sois mal à l’aise avec l’association « événement pour femmes » = « parlons de parentalité », qu’on peut qualifier de sexiste, je sais qu’elle répond au problème « événement mixte » = « ne parlons pas de maternité », qui l’est tout autant. C’est en tout cas une question sensible qui ne manque pas de provoquer des malaises : la position féministe sur la maternité est loin d’être claire et consensuelle. 

Il ne faut pas nier les difficultés spécifiques aux mères qui travaillent. Je crains cependant qu’on grossisse la montagne. Il y a un narratif qui n’est jamais raconté. Je ne sais pas si c’est le narratif féministe, mais il comme c’est celui de ma mère, je vous le partage : ma mère a élevé presque seule trois enfants (mes grands-frères) pendant qu’elle faisait son doctorat et travaillait à temps plein. Ma mère était du genre « j’accouche vendredi, je travaille lundi matin », parce que son emploi la passionne. J’ai fréquenté la garderie dès l’âge de trois mois, et j’ai visité le lieu de travail de mes parents bien avant d’être en âge de marcher sur mes deux jambes. Ma mère n’est pas la personne moyenne, et je ne souhaite pas que les femmes ne réussissent qu'en étant des superwomen. N’empêche, c’est un récit qui me rassure et que j'aimerais entendre. Je soupçonne que, si on ne parle pas de la possibilité d’une maternité moins « prenante », ce n’est pas parce que les femmes sont incapables de concilier carrière et maternité, mais c’est que ne pas se consacrer corps et âme à autrui est encore mal vu chez les femmes. La culture du sacrifice est trop importante, et la responsabilité d’élever les enfants est encore trop intrinsèquement lié au rôle de mère : ne dis-je pas moi-même que « ma mère » m’a mise à la garderie? 

Je n’ai pas de carrière pour me donner de crédibilité, mais je donne à mon tour un conseil à mes camarades : ne sacrifiez pas votre carrière à votre famille. Ne sacrifiez pas votre carrière à votre couple. Ne sacrifiez pas votre carrière. En fait, ne sacrifiez rien. Prenons tout tant que nous en sommes capables, en attendant (et en luttant pour) que notre société en soit une où nous aurons tout.  

Qui est en charge?
Malgré ces quelques bémols, l’événement fut, je le répète un succès. Mais il n’existe pas de « bulle » ou de safe space dont on pourrait exclure le sexisme ou le privilège masculin. J’invite mes collègues hommes qui ont participé au speed-meet à témoigner du nombre de fois où on les a remerciés de leur présence (!) et des phrases qui ont été « masculinisées » parce qu’ignorer un homme, ça ne se fait pas (on dira « les étudiants » quand la moitié sont des femmes, mais pas « les étudiantes » quand le dixième sont des hommes). Mais l’anecdote qui est peut-être la plus marquante de la soirée, par son extrême ironie, est la suivante : à la fin de l’événement exclusivement organisé par des femmes membresses du Collectif féministe, une passante se dirige vers les deux seuls hommes encore présents dans la salle au moment du rangement et leur demande : « are you in charge? ». 


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