Amour aveugle ou cœur lucide? 5 raisons féministes de rejeter le « coup de foudre » et l’attirance

Je ne peux pas vivre sans lui. Si tu meurs, je meurs. Ça a été l’amour au premier regard. C’est l’homme de ma vie. Un vrai coup de foudre.

Il n’y a aucun doute : l’amour est une fatalité. Notre Destin ultime. Une force à laquelle on ne peut résister.

Source: https://nicfarrell.files.wordpress.com/2011/02/coup-de-foudre.jpg
[Description d'image: Dessin (ou collage) schématique de deux personnages de part et d'autre de l'image, unis par une écharpe rouge et blanche. L'écharpe forme un coeur au milieu de l'image, et comporte l'inscription "coup de foudre". Au-dessus, un éclair schématisé par une flèche jaune s'échappe de nuages gris texturés.] 

Le présupposé de base de la culture romantique est l’attirance ou, dans sa forme extrême, le coup de foudre. Ces phénomènes attesteraient que l’amour est plus fort que notre volonté, plus fort que nous. On ne choisit pas de qui on tombe amoureuse ou amoureux – ne dit-on pas que l’amour est « aveugle »? Cette idée est tellement enracinée dans la culture populaire qu’on la retrouve dans toutes les chansons d’amour et les films romantiques. Elle est aussi ancrée dans l’idée d’orientation sexuelle : une force extérieure à nous qui nous « pousse » vers des personnes d’un certain genre. Bref, tout porte à croire, dans la culture romantique actuelle, que l’amour et ses dérives échappent à notre contrôle. Ne dit-on pas qu’on « tombe » en amour – comme on « tombe » enceinte? (Pour celles et ceux qui s’intéressent aux langues: en espagnol, l’équivalent de « tomber en amour » est enamorarse, un verbe réflexif qu’on pourrait traduire littéralement par « se mettre en amour » ou s’enamourer. Il évoque une action plutôt que la passivité).

Je ne me servirai pas de cet article pour expliquer comment contrôler et diriger le sentiment amoureux, ou comment le soumettre à sa raison. C’est article n’explique pas le « comment », mais le « pourquoi ». Pourquoi ce discours fataliste est-il dommageable, particulièrement pour les femmes ou les personnes marginalisées? Pourquoi faut-il lutter contre – ou au moins remettre en question – l’idéal de l’attirance contre laquelle on ne peut rien? Voilà donc 5 conséquences néfastes de l’amour « malgré soi ».

1)      L’attraction camouffle la dimension politique de la beauté
Vous avez déjà entendu une personne dire : « je ne suis pas raciste, mais je ne suis juste pas attiré par les Noir.e.s »? Ou alors, « moi je ne pourrais jamais sortir avec une grosse »? Que dire du discours sur l’assistance sexuelle qui présume qu’une personne handicapée ne pourrait jamais former une vraie relation romantique et sexuelle? Autre exemple : « je suis contre dire aux femmes quoi faire de leur corps, mais moi les poils c’est juste que ça me répugne ».

Voilà des manifestations du phénomène qui nous déresponsabilise de notre attirance, de notre classification de ce que nous trouvons beau, attirant et sexy.

Or, la beauté est socialement construite. Il est totalement arbitraire qu’une belle femme soit jeune, mince, blanche, sans handicap, sans poils mais avec les cheveux longs. Loin d’être une conséquence inévitable d’une beauté objective, cette image est une manifestation particulièrement insidieuse du racisme, du sexisme, de la grossophobie et du capacitisme.

Pouvez-vous imaginer à quel point il serait révolutionnaire que nous alignions notre attirance avec nos valeurs? Des industries milliardaires feraient faillite si seulement nous traduisions un idéal d’égalité en une considération égale de tous les corps. Or, l’idéal de beauté discriminatoire est si solidement ancré dans notre culture qu’il est très difficile de s’en défaire – sans que ce ne soit toutefois impossible (je reviendrai sur le « comment » dans un article futur). Une chose est certaine : accepter que l’attirance n’est ni neutre, ni hors de notre contrôle est une étape incontournable du chemin vers l’égalité des corps.


2)      L’attirance place le problème dans l’individu.e plutôt que dans la société
Lié au premier point, ce constat signifie que, si personne ne « tombe » en amour avec moi, le problème est probablement mon corps. Je devrais alors me soumettre à des régimes douloureux, me maquiller, changer la façon dont je m’habille, etc. Et si le « problème » est une chose sur laquelle je n’ai aucun contrôle, comme mon ethnicité ou mon handicap, alors je suis condamnée à dépérir seule.
Et si le problème était dans l’œil de la personne qui regarde? Comprendre la dimension sociale et politique de l’attirance est autonomisant dans la mesure où cela mène à s’attaquer aux systèmes d’oppression plutôt qu’à nos pauvres corps qui ne demandent souvent qu’à être laissés en paix.


3)      L’attirance déresponsabilise les personnes qui abusent de leur autorité
Dans les films, on voit souvent des histoires d’amour entre étudiant.e et professeur.e, adulte et adolescent.e, patron.ne et employé.e. Ces relations sont problématiques, parce que le rapport de pouvoir peut rendre difficile l’expression véridique du consentement ou du non-consentement de la personne en position inférieure. Ainsi, il est préférable de les décourager. Or, ces films les présentent comme des tragédies romantiques : le héros et l’héroïne triompheront des circonstances adverses car leur amour est plus fort que tout, et se séparer serait insupportable.

Le problème est, bien sûr, que ces relations n’ont pas seulement lieu dans les films. Si l’on croit qu’on n’a aucun contrôle sur la personne qu’on aime, comment responsabiliser les professeurs qui couchent avec leur étudiante? Comment condamner les pédocriminel.le.s? Encore une fois, intégrer au discours social une forme de responsabilité dans ses sentiments amoureux (et surtout dans les gestes qui en découlent) est essentiel pour prévenir et condamner les relations d’abus de pouvoir.


4)      L’attirance retire aux femmes leur libre-arbitre
Supposez que vous tombez amoureuse d’un homme. Il est jaloux, contrôlant, violent, manipulateur : votre raison sait bien qu’il s’agirait d’un mauvais partenaire. Or, vous êtes convaincue que ce n’avez pas de choix : à quoi bon résister, puisque tôt ou tard vous succomberez au coup de foudre que vous ressentez?

Un discours qui autonomise les femmes dans le choix de leur(s) partenaire(s) leur permettrait de réaliser une réelle réflexion avant de s’engager dans une relation affective. Il serait alors plus facile de s’autoriser à dire « non » lorsqu’on sait très bien que la relation ne nous apportera rien de bon.

Pourquoi est-ce que je parle ici des femmes? Exercer son libre-arbitre et ne s’engager que dans des relations mutuellement satisfaisantes et profitables bénéficierait aux personnes de tous genres. Cependant, lorsqu’il est question de violence conjugale et de relations malsaines, c’est plus souvent les femmes qui paient le prix. Par ailleurs, notre culture hétéroromantique condamne les femmes à être esclaves de leurs émotions, alors que les hommes sont davantage incités à exercer leur rationalité. Il faut donc comprendre que la fatalité de l’attirance a une dimension sexiste indéniable.

(Une petite précision s’impose : croire qu’on peut et devrait choisir avec qui passer notre vie ne vise pas à responsabiliser les femmes victimes de violence conjugale. Il ne s’agit pas de leur reprocher de tomber amoureuse du « mauvais homme ». En effet, les femmes prisonnières de relations violentes ne le sont pas en raison de leur attirance, mais bien plus à cause des mécanismes de contrôle qu’exerce sur elles le conjoint violent. Bref, veuillez ne pas utiliser cet argument à des fins de blâme des victimes (victim blaming).)

  
5)      L’attirance fait de l’amour non partagé le drame du siècle
Imaginez ce scénario. J’aime une autre personne. Je la trouve fantastique. Je crois qu’on pourrait vivre une vie merveilleuse ensemble. Je rassemble mon courage et l’aborde. Je lui demande si elle veut sortir avec moi. Catastrophe! Elle répond « non ». Que fais-je? Idéalement, je me dis que c’est bien dommage, puis je passe à autre chose. Je me souviens que cet événement n’a pas d’impact sur ma valeur personnelle, qu’être seule n’est pas une tragédie, et que de toute façon, si je préfère être en couple, je peux choisir d’aborder une autre personne qui me plaît. N’est-ce pas fantastique?
Ça, c’est un scénario où je ne suis pas esclave de mes sentiments.

En voilà un autre, plus triste : la personne que j’aime me rejette. Je reste amoureuse d’elle pendant des années. Je suis misérable. Je ne vois pas comment je pourrais un jour aimer une autre personne. C’était l’amour de ma vie. Comme j’ai vécu un coup de foudre, je ne peux rien faire d’autre que d’attendre d’être réparée par le passage du temps. Si seulement je pouvais décider de ne plus être amoureuse!

Ou encore, pour vous donner froid dans le dos : je suis un homme. La femme que j’aime me rejette. Je ne peux pas m’empêcher de continuer à l’aimer. Ce n’est pas de ma faute si je suis obsédée par elle. Du coup, je lui redemande périodiquement si on peut sortir ensemble. J’essaie de la convaincre. Je la harcèle. Je surveille ses allées et venues. Comme la société m’a appris qu’en plus de ne rien pouvoir changer à mon attirance pour elle, sa vie m’appartient, je la menace, ou je la viole, ou je la tue.

D’accord, ce dernier scénario est extrême. Mais pas tant que ça (lisez les « faits divers » dans les nouvelles). L’important est de comprendre que penser que notre attirance est hors de notre contrôle (et, en plus, permanente) nous empêche de faire face au rejet de façon saine. L’ajout du patriarcat signifie en plus que les conséquences de cette contrariété ne sont pas indifférentes au genre.


En conclusion
Cet article a présenté un aperçu des raisons pour lesquelles politiser l’attirance et l’aborder d’une manière qui reconnaisse la responsabilité individuelle serait préférable pour notre société, et notamment pour les femmes qui paient souvent le prix du mythe du coup de foudre. Il n’a pas pour but de nier l’expérience que chaque personne peut avoir de l’attirance – peut-être avez-vous vous-même vécu un coup de foudre hors de votre contrôle. Il faut cependant reconnaitre que les systèmes d’oppression ont un impact réel sur ce que l’on ressent. (Exemple banal, on croit entendre les cris des bébés filles plus aigus que ceux des bébés garçons.) Prendre conscience des influences culturelles sur notre vécu émotif et sentimental est une étape essentielle pour se débarrasser de l’empreinte que le patriarcat laisse jusqu’au plus profond de nous. Si ce sujet vous intéresse et que vous voulez en lire davantage, je vous invite à visiter la section Amour et féminisme de ce blogue. Bonne lecture!



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